PARTIE I, LETTBE H
Églises protestantes qui ont dressé des formules de profession de foi, tous les synodes qui ont déterminé des points de doctrine, n'ont voulu que prescrire aux pasteurs celle qu'ils dévoient enseigner, et cela était bon et convenable. Mais si ces Églises et ces synodes ont prétendu faire plus par ces formulée, et prescrire aux fidèles ce qu'ils deyoient croire; alors, par de telles décisions, ces assemblées n'ont prouvé autre chose , sinon qu'elles ignoroient leur propre religion.
* L'Église de Genève paroissoit depuis long-temp6 s'écarter moins que les autrçs du véritable esprit du christianisme , et c'est sur cette trompeuse apparence que j'honorai ses pasteurs d'éloges dont^e les croyois dignes; car mon intention n'étoit assurément pas d'abuser le public. Mais qui peut voir aujourd'hui ces mêmes ministres, jadis si coulants et devenus tout-àcoup si rigides , chicaner sur l'orthodoxie d'un laïque , et laisser la leur dans une si scandaleuse incertitude? On leur demande si Jésus-Christ est Dieu , ils n'osent répondre; ou leur demande quels mystères Us admettent, ils n'osent répondre. Sur quoi donc répondrontils,, et quels seront les articles fondamentaux , différents des miens , sur lesquels ils veulent qu'on se décide, si ceus-Jàn'y sont pas compris?
Un philosophe jette sur eux un coup d'œil rapide r il les pénétre , il les voit ariens , sociniens : il le dit , et pense leur faire honneur; mais il ne voit pas qu'il expose leur intérêt temporel, la seule chose qui généralement décide ici-bas de la foi des hommes.
Aussitôt , alarmés , effrayés , ils s'assemblent , ils dis-
200 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, cutent, ils s'agitent, ils ne savent à quel saint se vouer; et après force consultations », délibérations, conférences , le tout aboutit à un amphigouri où Ton ne dit ni oui ni non , et auquel il est aussi peu possible de rien comprendre qu'aux deux plaidoyers de Rabelais *. La doctrine orthodoxe n est-elle pas bien claire, et ne la voilà-t-il pas en de sûres mains?
Cependant, parcequ'un d'entre eux, compilant force plaisanteries scolastiques , aussi*bénignes qu'élégantes, pour juger mon christianisme, ne craint pas d'abjurer le sien; tout charmés du savoir de leur confrère , et surtout de sa logique , ils avouent son docte ouvrage, et l'en remercient par une députation. Ce sont en vérité de singulières gens que messieurs vos ministres! on ne sait ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ils ne croient pas; on ne sait pas même ce qu'ils font semblant de croire : leur seule manière d'établir leur foi est d'attaquer celle des autres-: ils font comme les jésuites , qui , dit-on , forçoient tout le monde à signer la constitution, sans vouloir la signer eux-mêmes. Au lieu de s'expliquer sur la doctrine qu'on leur impute, ils pensent donner le change aux autres Églises , en cherchant querelle à leur propre défenseur; ils veulent prouver par leur ingratitude qu'ils n'a voient pas besoin de mes soins , et croient se montrer assez orthodoxes en se montrant persécuteurs.
De tout ceci je conclus qu'il n'est pas aisé de dire
1 Quand on est bien décidé sur ce qu'on croit , disoit à ce sujet un journaliste, une prof ession de foi doit être bientôt faite.
Il y auroit peut-être eu quelque embarras à s'expliquer plus clairement sans être obligés de se rétracter sur certaines choses.