PARTIE I, LETTRE III
durant sa vie , il n'en a point fait en signe de sa mission.
Toutes les fois que les Juifs ont insisté sur ce genre de preuves , il les a toujours renvoyés avec mépris , sans daigner jamais les satisfaire. Il napprouvoit pas même qu'on prit eu ce sens ses œuvres de charité. Si vous ne voyez des prodiges et des miracles, vous ne croyez point, disoit-il à celui qui le«prioit de guérir son fils '. Parle-t-on sur ce ton-là quand on veut donner des prodiges eu preuves?
Combien netoit-il pas étonnant que, s'il en eût tant donné de telles , on continuât sans cesse à lui en demander? Quel miracle fais-tu , lui disoient les Juifs, afin que , V ayant vu , nous croyions à toi? Moïse donna la manne dans le désert à nos pères; mais toi, quelle œuvre fais-tu*? C'est à peu près, dans le sens de vos messieurs, et , laissant à part la majesté royale , comme si quelqu'un venoit dire à Frédéric : On te dit un grand capitaine; et pourquoi donc? Qu as-tu fait qui te montre tel? Gustave vainquit à Leipsick, à Lutzen; Charles à Frawstat , à Narva : mais où sont tes monuments ? quelle victoire as-tu remportée ? quelle place as-tu prise ? quelle marche as-tu faite? quelle campagne (a couvert de gloire ? de quel droit portes-tu le nom de grand? L'impudence d'un pareil discours est-elle concevable? et trôuveroit-on sur la terre entière un homme capable de le tenir?
Cependant, sans faire honte à ceux qui lui en ténoient un semblable , sans leur accorder aucun mi-
1 Jean, IV y 48. — a Jean, VI , 3o, 3i et suiv.
222 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, racle , sans les édifier au moins sur ceux qu'il avoit faits , Jésus , en réponse à leur question , se contente d'allégoriser sur le pain du ciel. Aussi , loin que sa réponse lui donnât de nouveaux disciples , elle lui en ôta plusieurs de ceux qu'il avoit, et qui sans doute pensoient comme vos théologiens. La désertion fut telle qu'il dit aux douze: Et vous, ne voulez-vous pas aussi vous en aller ? Il ne paroît pas qu'il eût fort à cœur de conserver ceux qu'il ne pouvoit retenir que par des miracles.
Les Juifs demandoient un signe du ciel. Dans leur système , ils avoient raison. Le signe qui devoit constater la venue du Messie ne pouvoit pour eux être trop évident, trop décisif, trop au-dessus de tput soupçon, ni avoir trop de témoins oculaires: comme le~témoignage immédiat de Dieu vaut toujours mieux que celui des hommes , il étoit plus sûr d'en croire au signe même , qu'aux gens qui disoient l'avoir vu ; et pour cet effet le ciel étoit préférable à la terre.
Les Juifs avoient donc raison dans leur vu£, parcequ'ils vouloient un Messie, apparent et tout mir^uleux. Mais Jésus dit , après le prophète , que le royaume des cieux ne vient point avec apparence ; que celtfi qui 1 annonce ne débat point, Jûe crie point, qu'on n'entend point sa voix dans les rues. Tout cela ne respire pas l'ostentation des miracles; aussi p'étoitelle pas le but qu'il se proposoit dans les siens. Il p y mettoit ni l'appareil ni l'authenticité nécessaires pour constater de vrais signes, parcequ'il ne les donnait point pour tels. Au contraire , il recommandoit le secret aux malades qu'il guérissoit , aux boiteux qu'il