PARTIE I, LETTRE III
foisoit marcher , aux possédés qu'il délivroit du démon. L'on eùl dit qu'il craignoit que sa vertu miraculeuse ne fut connue : on m'avouera que c'étoit une étrange manière d'en faire la preuve de sa mission.
Mais tout cela s'explique de soi-même ,. sitôt que Ton conçoit que les Juifs alloient cherchant cette preuve où Jésus ne vouloit point qu elle fftt. Celui qui me re~ jette a, disoit-il, qui le juge. Ajoutoit-il, Les miracles que fui faits le condamneront? Won; mais, La parole que fai portée le condamnera. La preuve est donc dans la parole , et non pas dans les miracles.
On voit dans l'Évangile que ceux de Jésus étaient tous utiles; mais ils étoient «ans éclat, sans apprêt, sans pompe ; ils étoient simples comme ses discours , comme sa vie , comme toute sa conduite. Le plus ap* parent , le plus palpable qu'il ait fait , est sans contredit celui de la multiplication des cinq pains et des deux poissons, qui nourrirent cinq mille hommes. Non seulement ses disciples avoient vu le miracle , mais il avoit, pour ainsi dire, passé par leurs mains; et cependant ils n'y pensoient pas , ils ne s'en doutoient presque pas. Concevez-vous qu'on puisse donner pour «ignés notoires au genre humain , dans tous les siècles , des faits auxquels les témoins les plus immédiats font à peine attention * ?
Et tant s'en feut que l'objet réel des miracles de Jésus fût d'établir la foi , qu'au contraire il comment çoit par exiger la foi avant que de fairç le miracle.
1 Marc, VI, 5a. Il est dit que c'étoit à cause que leur cœur «'toit stupide : mais qui s'oseroit vanter d'avoir un coeur plus intelligent dans les choses saintes que les disciples choisis par Jésus?
224 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, * . Rien n'est si fréquent dans l'Évangile. C'est précisément pour cela , c'est parcequ'un prophète n'est sans honneur que dans son pays , qu'il fit dans le sien très peu de miracles l ; il est dil même qu'il n'en put faire à cause de leur incrédulité 2 . Comment ! c'étoit à cause de leur incrédulité qu'il en falloit feire pour les convaincre , si ces miracles avoient eu cet objet ; mais ils ne l'avoient pas : c'étoient simplement des actes de bonté y de charité , de bienfaisance , qu'il faisoit en faveur de ses amis , et de ceux qui croyoient en lui ; et c'étoit dans de pareils actes que consistoient les œuvres de miséricorde , vraiment dignes d'être siennes, qu'il disoit rendre témoignage de lui 3 . Ces œuvres marquoient le pouvQir de bien foire plutôt que la volonté d'étonner ; c'étoient des vertus 4 plus que des miracles. Et comment la suprême Sagesse eût-elle employé des moyens si contraires à la fin qu'elle se proposoit? comment n'eût-elle pas prévu que les miracles dont elle appuyoit l'autorité de ses envoyés produiraient un effet tout opposé ; qu'ils feroient suspecter la vérité de l'histoire , tant sur les miracles que sur la mission; et que , parmi tant de solides preuves , celle-là ne feroit que rendre plus difficiles sur toutes les autres les gens éclairés et vrais ? Oui , je le soutiendrai toujours , l'ap pui qu'on veut donner à la croyance en est le plus grand obstacle : ôtez les miracles de l'Évaugile , et toute la terre est aux pieds de Jésus-Christ 5 .
' Matth., XIII, 58. — * Marc, VI, 5. — 3 Jean, X, a5, 3a, 38.
4 C'est le mot employé dans l'Écriture ; nos traducteurs le rendent par celui 4e miracles.
5 Paul, prêchant aux Athéniens , fut écouté fort paisiblement