PARTIE 1, LETTRE III
Vous voyez , monsieur, qu'il est attesté par TÉcrir ture même que dans là mission de Jésus-Christ les miracles ne sont point un signe tellement nécessaire à la foi qu'on n'en puisse avdir sans les admettre. Accordons que d'autres passages présentent un sens contraire à ceux-ci, ceux-ci réciproquement pré» sentent un sens contraire aux autres ; et alors je choisis , usant de mon droit , celui de ces sens qui me paraît le plus raisonnable et le plus clair. Si j'avois l'or* gueil de vouloir tout expliquer, je pourrais , en vrai théologien , tordre et tirer chaque passage à mon sens ; mais la bonne foi ne me permet point ces interprétations sophistiques : suffisamment autorisé dans mon sentiment T par ce que je comprends , je reste en paix
jusqu'à ce qu'il leur padât d'un homme ressuscité. Alors les uns se mirent à rire; les autres lui dirent, Cela suffit , nous entendrons le reste une autre fois. Je ne sais pas bien ce que pensent au fond de leurs coeurs ces bons chrétiens à la mode; mais s'ils croient à Jésus par ses miracles, moi j'y erois malgré ses miracles , et j'ai dans l'esprit que ma foi vaut mieux que la leur.
1 Ce sentiment ne m'est point tellement particulier, qu'il ne soit aussi celui de plusieurs théologiens dont l'orthodoxie est mieux établie que celle du clergé de Genève, Voici ce que m'écrivoit làdessus un de ces messieurs, le 28 février 1764;
« Quoi qu'en dise la cohue des modernes apologistes du christia- « nisme , je suis persuadé qu'il n'y a pas un mot dans les livres « sacrés d'où l'on puisse légitimement conclure que les miracles « aient été destinés à servir de preuves pour les hommes de tous «les temps et de tous les lieux. Bien loin de là, ce n'étoit pas, à « mon avis, le principal objet pour ceux qui en furent les témoins
* oculaires. Lorsque les Juifs demandoient des miracles à saint Paul , « pour toute réponse il leur préchoit Jésus crucifié. A coup sûr, si
* Grotius, les auteurs de la société de Boyje, VerneS, Vernet, etc. , « eussent été à la place de cet apôtre, ils n'auroient rien eu de plus
22Ô LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, sur oe que je ne cotnpreuds pas , et que ceux qui me l'expliquent me font encore moins comprendre. L autorité que je donne à FÉvaugile, je ne la donne point aux interprétations des hommes, et je n entends pas plus les soumettre à la mienne que me soumettre à la leur. La régie est commune et claire en ce qui importe; la raison qui l'explique est particulière , et chacun a la sienne, qui ne (ait autorité que pour lui. Se laisser mener par autrui sur cette matière , c'est substituer l'explication au texte , c'est se soumettre aux hommes et non pas à Dieu.
Je reprends mon raisonnement, et, après avoir établi que les miracles ne sont pas un signe nécessaire à la foi , je vais montrer» en confirmation de cela, que les miracles ne sont pas un signe infaillible , et dont les hommes puissent juger.
Un miracle est, dans un fait particulier, un acte immédiat de la puissance divine, un changement sensible dans l'ordre de la nature , une exception réelle et visible à ses lois. Voilà l'idée dont il ne faut pas s'é-
« pressé que d'envoyer chercher des tréteaux pour satisfaire à une « demande qui cadre si bien avec leurs principes. Ces gens-là « croient faire merveille avec leurs ramas d'arguments ; mais un «jour on doutera, j'espère, s'ils n'ont pas été compilés par une' « société d'incrédules , sans qu'il faille être Hardouin pour cela. »
Qu'on ne pense pas , au reste , que l'auteur de cette lettre soit mon partisan ; tant s'en faut , il est un de mes adversaires. Il trouve seulement que les autres ne savent ce qu'ils disent. Il soupçonne peut-être pis ; car la foi de ceux qui croient sur les miracles sera toujours très suspecte aux gens éclairés. Cétoit le sentiment d'un des plus illustras réformateurs : Non satis tutafides eorum qui mira' culis nituntur. ( Bez., in Joan., cap. JI, v. 23.)