‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 42 sur 159 · PARTIE I, LETTRÉ III · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRÉ III

. Mais quai est ce mortel qui connolt toutes les lois de la nature? Newton ne se vantoît pas de les connoitre. Un homme sage , témoin d'un fait inouï, peut attester qu'il a vu ce fait , et Ton peut le croire : mais ni cet homme sage , ni nul autre homme sage sur la terre n'affirmera jamais que ce fait , quelque étonnant qu'il puisse être , soit un miracle ; car comment peut-il le savoir?

Tout ce qu'on peut dire de celui qui se vante de faire des miracles est qu'il fait des choses fort extraordinaires : mais qui est-ce qui nie qu'il se fasse des choses fort extraordinaires? J'en ai vu \ moi , de ces choses-là , et même j'en ai fait * .

L'étude de la nature y fait faire tous les jours de nouvelles découvertes : l'industrie humaine se perfectionne tous les jours. La chimie curieuse a des transmutations, des précipitations , des détonations , des explosions, des phosphores , des pyrophores, des

1 J'ai vu à Venise, en 1743) une manière de sorts assez nouvelle, et plus étrange que ceux de Préneste. Celui qui les vouloit consulter entroit dans une chambre , et y restoit seul s'il le desirok. Là, d'un livre plein de feuillets blancs, il en tiroit un à son choii ; puis tenant cette feuille il demandoit, non à voix haute, mais mentalement, ce qu'il vouloit savoir : ensuite il plioit sa feuille blanche , l'enveloppoit, la cachetoit, la plaçoit dans un livre ainsi cachetée; enfin, après avoir récité certaines formules fort baroques, sans perdre sort livre de vue, il en alloit tirer le papier, reconnoitre le cachet, l'ouvrir, et il trouvoit sa réponse écrite.

Le magicien qui faisait ces sorts étoit le premier secrétaire de l'ambassadeur de France , et il s'appeloit J. J. Rousseau.

Je me contentois d'être sorcier, pareeque j'étois modeste ; mais si j'avais e t u l'ambition d'être prophète , qui m'eut empêché de le devenir ?

£»3o LETTRE» ÉCMTES DE LA MONTAGNE, tremblements de terre , et mille antres merveilles à faire signer mille fois le peuple qui les verrait. L'huile de gaïac et l'esprit de nitre ne sont pas des liqueurs fort rares ; mêlez-les ensemble , et vous verrez ce qu'il en arrivera ; mais n'allez pas faire cette épreuve dans une chambre, car vous pourriez bien mettre le feu à la maison l . Si les prêtres de Baal avoient eu M. Rouelle au milieu d'eux, leur bûcher eût pris feu de lui-même, et Élie eût été pris pour dupe.

Vous versez de l'eau dans de l'eau , voilà de l'encre; vous versez de l'eau dans de l'eau , voilà un corps dur. Un prophète du collège d'Harcourt va en Guinée, et dit au peuple : Reconnoisses le pouvoir de celui qui m'envoie ; je vais convertir de l'eau en pierre. Par des ' moyens connus du Joindre écolier , il fait de la glace : voilà les Nègres prêts à l'adorer.

Jadis les prophètes faisoient descendre a leur voix le feu du ciel * aujourd'hui les enfants en font autant avec un petit morceau de verre. Josué fit arrêter le soleil: un faiseur d'almanachs va le faire éclipser; le prodige est encore plus sensible. Le cabinet de M. l'abbé Nollet est un laboratoire de magie ; les Récréations mathématiques sont un recueil de miracles ; que dis -je? les foires même en fourmilleront; les Briochés n'y sont p^s rares : le seul paysan de Nord- Hollande , que j'gri vu vingt fois allumer sa chandelle avec son couteau , a de quoi subjuguer t#ut le peuple, même à Paris; que pensez-vous qu'il eût fait en Syrie?

C'est un spectacle bien singulier que ces foires de

* Il y a dés précautions à prendre pour réussir dans cette operation : l'on me dispensera bien, je pense, cFen mettre ici le récipë.

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