‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 47 sur 159 · PARTIE I, LETTHE III · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTHE III

par leur» «en*; et, ait la sensation est la même, la différence réelle , qu ils ne peuvent apercevoir , n'est rien pour eux. Ainsi le signe, comme signe, ne prouve pas plus d'un côté que de l'autre , et le prophète en ceci ii a pas plus d'avantage que le magicien. Si c'est encore là de mon beau style , convenez qu'il en faut un bien plus beau pour le réfuter.

Il est vrai que le serpent d'Àaron. dévora les serpents des magiciens : mais, forcé d'admettre une fois 1» magie, Pharaon put fort bien n'en conclure autre chose sinon qu'Aaron étoit plus habile qu'eux dans cet art; c'est ainsi que Simon, ravi des choses que faisoit Philippe , voulut acheter des apôtres le secret d'en faire autant qu'eux.

D'ailleurs l'infériorité de^ magiciens étoit due à la présence d' Aaron ; mais , Aaron absent , eux faisant les mêmes signes avoient droit de prétendre à la même autorité : le signe en lui-même ne prouvoit donc rien.

Quand Moïse changea l'eau en sang, les magiciens changèrent l'eau en sang ; quand Moïse produisit des grenouilles , les magiciens produisirent des gre» nouilles. Ils échouèrent à la troisième plaie; mais tenons-nous aux deux premières dont Dieu même avoit fait la preuve du pouvoir divin 1 : les magiciens firent aussi cette preuve-là.

Quant à la troisième plaie , qu'ils ne purent imiter, on ne voit pas ce qui là rendoit si difficile, au point de marquer que le doigt de Dieu étoit là. Pourquoi ceux qui purent produire un animal ne purent-ils produire un insecte ? et comment, après avoir fait de»

'Exode, VII, 17.

24o LETTRES ÉCRITES DE LA MQNTAGNE.

grenouilles, ne purent-ils faire des poux? S'il est vrai qu'il n'y ait dans ces choses-là que le premier pas qui coûte, c'éteit assurément s'arrêter en beau chemin.

Le même Moïse, instruit par toutes ces expériences , ordonne que si un faux prophète -vient annoncer d'autres dieux , c'est-à-dire une fausse doctrine , et que ce faux prophète autorise son dire par des prédictions ou des prodiges qui réussissent, il ne faut point l'écouter , mais le mettre à mort. On peut donc employer de vrais signes en faveur d'une fausse doctrine; un signe en lui-même ne prouve donc rien. * La même doctrine des signes par des prestiges est établie en mille endroits de l'Écriture.

Bien plus ; après avoir déclaré qu'il ne fera point de signes , Jésus annonce de faux Christs qui en feront ; il dit qu 1 ils feront de grands signes , des miracles capables de séduire les élus mêmes , s'il étoit possible l . Ne seroit-on pas tenté , sur ce langage , de prendre les signes pour des preuves de fausseté?

Quoi 1 Dieu , maître du choix de ses preuves , quand il veut parler aux hommes „- choisit par préférence celles qui supposent des connoissances qu'il sait qu'ils n'ont pas ! Il prend pour les instruire la même voie qu'il sait que prendra le démon pour les tromper! Cette marche seroit-elle donc celle de la Divinité? Se pourroit-il que Dieu et le diable suivissent la même soute? Voilà ce que je ne puis concevoir,

Nos théologiens , meilleurs raisonneurs , mais de moins bonne foi que les anciens , sont fort embarrassés de cette magie : ils voudroient bien pouvoir

* Matth., XXIV, a4; Marc, XIII, aa.

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