‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 52 sur 159 · PARTIE I, LETTRE III · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE III

employé dans l'Écriture pour hommage, adoration; et qui fait le plus est quitte du moins. Pour moi, je ne rejette aucune des manières d'honorer Dieu ; j'ai tour jours approuvé qu on se joignit à l'Église qui le prie : je le fais ; le prêtre savoyard le faisoit lui-même. L 'écrit si violemment attaqué est plein de tout cela. N'importe : je rejette , dit-on , la prière ; je«uis un impie à brûler. Me voilà jugé.

Ils disent encore que j'accuse la morale chrétienne de rendre tous nos devoirs impraticables en les outrant. La morale chrétienne est celle de l'Évangile; je n'en reconnois point d'autre , et c'est en ce sens aussi que l'entend mon accusateur, puisque c'est des imputations où celle-là se trouve comprise qu'il conclut, quelques lignes après, que c'est par dérision que j'appelle l'Évangile divin ».

Or voyez si l'on peut avancer une fausseté plus noire, et montrer une mauvaise foi plus marquée, puisque, dans le passage de mon livre où ceci se rapporte , il n T est pas même possible que j 'aie voulu parler de l'Évangile.

Voici, monsieur, ce passage; il est dans le second tome $ Emile, page 234. « En n'asservissant les bon- « nêtes femmes qu'à de tristes devoirs , on a banni du « mariage tout ce qui pouvoit le rendre agréable aux «hommes. Faut-il s'étonner si la taciturnité qu'ils * voient régner chez eux les en chasse , ou s'ils sont « peu tentés d'embrasser un état si déplaisant? A force « d'outrer tous les devoirs , lechristianisme les rend im- « praticables et vains : à force d'interdire aux femmes

1 Lettres écrites de la campagne, page 1 1.

25o LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.

« le chant , la danse , et tons les amusements du monde , ail lès raid maussades, grondeuses, insupportables « dans leurs maisons. »

Mais où est-ce que l'Évangile interdit aux femmes le chant et la danse? où est-ce qu'il les asservit à de tristes devoirs? Tout au contraire , il y est parlé des devoirs des maris , mais il n'y est pas dit un mot de ceux des femmes. Donc on a tort de me faire dire de L'Évangile ce que je nai dit que des jansénistes, des méthodistes , et d'autres dévots d'aujourd'hui , qui font du christianisme une religion aussi terrible et déplaisante * , qu elle est agréable et douce sous la véritable loi de Jésus-Christ.

Je ne voudrois pas prendre le tan du père Berruyer , que je n'aime guère , et que je trouve même de très mauvais goût; mais je ne puis m'empêcher de dire qu'une des choses qui me charment dans le caractère de Jésus n'est pas seulement la douceur des mœurs, la simplicité , mais la facilité, la grâce, et même l'élégance. Il ne fuyoit ni les plaisirs ni les fêtes , il alloit aux noces , il voyoit les femmes , il jouoit avec les enfants , il aimoit les parfums, il mangeoit

1 Les premiers réformés donnèrent d'abord dans cet excès avec une dureté qui fit bien des hypocrites ; et les premiers jansénistes ne manquèrent pas de ^es imiter en cela. Un prédicateur de GenèTe , appelé Henri de La Marre , soutenoit en chaire que c'était pécher que d'aller à la noce plus joyeusement que Jésus-Christ n'étoit allé à la mort. Un curé janséniste soutenoit de même que les festins des noces étoient une invention du diable. Quelqu'un lui objecta là-dessus que Jésus-Christ y,avoit pourtant assisté, et qu'il avoit même daigné y faire son premier miracle pour prolonger la gaieté du festin. Le curé, un peu embarrassé, réponditen grondant: Ce n'est pas ce qu'il a fait de-mieux.

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