PARTIE I, LETTRE IV
en eut honte , et la retira tout doucement '. Mais une mprobation sijbible nauroit-elle pas été taxée de secrète connivence? Mais il y a long-temps que, pour d'autres écrits beaucoup moins toWrables , on taxe le Conseil de Genève d'une connivence aâsez peu secrète , sans qui! se mette fort en peine de ce jugement. Personne, dit-on, nauroitpuse scandaliser de la modération dont on ûuroit usé. Le cri public vous apprend a combien on est scandalisé du contraire. De bonne foi , s il se toit agi dun homme aussi désagréable au public que monsieur Rousseau lui étoit cher, ce guon appelle modération nau~ roit-il pas été taxé a* indifférence, de tiédeur impardonnable? Ce n auroit pas été un si grand mal que cela , et Ton ne donne pas des noms si honnêtes à la dureté qu on exerce envers moi pour mes écrits , ni au support que Ton prête à ceux d'un autre.
En continuant de me supposer coupable , supposons de plus que le Conseil de Genève avoit droit de me punir : que la procédure eût été conforme à la loi , et que cependant , sans vouloir même censurer mes livres, il m'eût reçu paisiblement arrivant de Paris; qu auroient dit les honnêtes gens? le voici :
« Ils ont fermé les yeux, ils le dévoient. Que pou- «voieût*Us faire? User de rigueur en cette occasion «eût été barbarie, ingratitude, injustice même, « puisque la véritable justice compense le mal par le «hien. Le coupable a tendrement aimé sa patrie; il
1 II faut convenir que si V Emile doit être défendu, YHéloïse doit être tout au moins brûlée ; les notes surtout en sont d'une hardiesse dont la Profession de foi du vicaire n'approche assurément pas.
«eu a bien mérité; il Ta honorée dans l'Europe; et « tandis que ses compatriotes avoient honte du nom « genevois , il en a fait gloire , il Ta réhabilité chez « 1 étranger. Il a donné ci-devant des conseils utiles; « il vouloit le bien public; il s'est trompé , mais il étoit « pardonnable. Il a fait les plus grands éloges des ma- « gistrats , il cherchoit à leur rendre la confiance de la « bourgeoisie ; il a défendu la religion des ministres , il « méritoit quelque retour de la part de tous. Et de «quel front eussent-ils osé sévir, pour quelques er- « reurs, contre le défenseur de la Divinité, contre Fa- « pologiste de la religion bi généralement attaquée , « tandis qu'ils toléroient , qu'ils permettoient même « les écrits les plus odieux , les plus indécents , les plus « insultants au christianisme , aux bonnes mœurs , les « plus destructifs de toute vertu , de toute morale , ceux «même que Rousseau a cru devoir réfuter? On eût « cherché les motifs secrets d'une partialité si cho- « quante, on les eût trouvés dans le zélé de l'accusé « pour la liberté , et dans les projets des juges pour la % « détruire. Rousseau eût passé pour le martyr des lois « de sa patrie. Ses persécuteurs , en prenant en cette « seule occasion le masque de l'hypocrisie , eussent « été taxés de se jouer de la religion , d'en faire larme « de leur vengeance et l'instrument de leur haine. « Enfin , par cet empressement de punir un homme « dont l'amour pour sa patrie est le plus grand crime , « ils n'eussent fait que se rendre odieux aux gens de «bien, suspects à la bourgeoisie, et méprisables aux « étrangers. » Voilà , monsieur , ce qu on auroit pu dire; voilà tout le risque qu auroit couru le Conseil