PARTIE I, LETTRE V
Voilà toutefois , selon notre auteur, la solide raison pourquoi l'ordonnance n'a pas voulu dire ce quelle dit. Je crois que l'exposer c'est assez y répondre. Passons maintenant à l'application; nous ne la trouverons pas moins curieuse que l'interprétation.
L'article exxxviii n'a pour objet que celui qui dogmatise, qui enseigne, qui instruit. Il ne parle point d'un simple auteur, d'un homme qui ne fait que publier un livre, et qui, au surplus, se tient en repos. A dire la vérité , cette distinction me paroît un peu subtile; car, comme disent très bien les représentants , on dogmatise par écrit tout comme de vive voix. Mais admettons cette subtilité; nous y trouverons une distinction de faveur pour adoucir la loi , non de rigueur pour l'aggraver.
Dans tous les états du monde, la police veille avec le plus grand soin sur ceux qui instruisent, qui enseignent, qui dogmatisent : elle ne permet ces sortes de fonctions qu'à gens autorisés ; il n'est pas même permis de prêcher la bonne doctrine , si l'on n'est reçu prédicateur. Le peuple aveugle est facile à séduire; un homme qui dogmatise attroupe , et bientôt il peut ameuter. La moindre entreprise en ce point est toujours regardée comme un attentat punissable à cause des conséquences qui peuvent en résulter.
Il n'en est pas de même de l'auteur d'un livre ; s'il enseigne, au moins il n'attroupe point, il n'ameute point; il ne force personne à l'écouter , à le lire; il ne vous recherche point, il ne vient que quand vous le recherchez vous-même; il vous laisse Réfléchir sur ce qu'il vous dit, il ne dispute point avec vous , ne s'a- * 19
290 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, nime point , ne s'obstine point , ne lève point vos doutes , ne résout point vos objections , ne vous poursuit point: voulez-vous le quitter, il vous quitte; et, ce qui est ici 1 article important, il ne parle pas au peuple.
Aussi jamais la publication d'un livre ne fut-elle regardée par aucun gouvenement du même œil que les pratiques d'un dogmatiseur. Il y a même des pays où la liberté de la presse est entière; mais il n'y en a aucun où il soit permis à tout le monde de dogmatiser indifféremment. Dans les pays où il est défendu d'imprimer des livres sans permission , ceux qui désobéissent sont punis quelquefois pour avoir désobéi; mais la preuve qu'on ne regarde pas au fond ce que dit un livre comme une chose fort importante, est la facilité avec laquelle on laisse entrer dans l'état ces mêmes livres que, pour n'en pas paroître approuver les maximes , on n'y laisse pas imprimer.
Tout ceci est vrai surtout dès livres qui ne sont point écrits pour le peuple , tels qu'ont toujours été les miens. Je sais que votre Conseil affirme dans ses réponses que , selon l 'intention de Fauteur, l'Emile doit servir de guide aux pères et aux mères ■ : mais cette assertion n'est pas excusable, puisque j'ai manifesté dans la préface , et plusieurs fois dans le livre , une intention toute différente. Il s'agit d'un nouveau système d'éducation , dont j'offre le plan à l'examen des sages , et non pas d'une méthode pour les pères et les mères , à laquelle je n'ai jamais songé. Si quelquefois, par une figure assez commune , je parois leur adresser
1 Pages 22 et 2 3 des Représentations imprimées'.