PARTIE I, LETTRE V
la parole , c'est , ou pour me faire mieux entendre , ou pour in exprimer en moins de mots. Il est vrai que j'entrepris mon livre à la sollicitation d'une mère: mais cette mère , toute jeune et tout aimable qu'elle est , a de la philosophie , et connolt le cœur humain ; elle est par la figure un ornement de son sexe , et par le génie une exception. C'est pour les esprits de la trempe du sien que j'ai pris la plume , non pour des messieurs tel ou tel , ni pour d'autres messieurs de pareille étoffe , qui me lisent sans m'entendre , et qui m'outragent sans me fâcher.
Il résulte de la distinction supposée , que si la procédure prescrite par l'ordonnance contre un homme qui «dogmatise n'est pas applicable à l'auteur d'un livre , c'est qu'elle est trop sévère pour ce dernier. Cette conséquence si naturelle, cette conséquence que vous et tous mes lecteurs tirez sûrement ainsi que moi , n'est point celle de l'auteur des Lettres : il en tire une toute contraire. Il faut l'écouter lui-même : vous ne m'en croiriez pas si je vous parlois d'après lui.
« Il ne faut que lire cet article de l'ordonnance , pour « voir évidemment qu'elle n'a en vue que cet ordre de «personnes qui répandent par leurs discours des » « principes estimés dangereux. Si ces personnes se ran- «gent, y est-il dit, quon les supporte sans diffame. « Pourquoi? c'est qu'alors on a une sûreté raison- « nable qu'elles ne répandront plus cette ivraie , c'est « qu'elles ne sont plus à craindre. Mais qu'importe la « rétractation vraie ou simulée de celui qui , par la « voie de l'impression , a imbu tout le monde de ses « opinions? Le délit 4*t consommé, il subsistera tou-
« jours; et ce délit, aux yeux de la loi , est de la même « espèce que tous les autres , où le repentir est inutile* « dès que la justice en a pris connoissance. »
Il y a là de quoi s'émouvoir : mais calmons-nous et raisonnons. Tant qu'un homme dogmatise , il fait du mal continuellement; jusqu'à ce qu'il se soit rangé, cet homme est à craindre; sa liberté même est un mal , parcequ'il en use pour nuire, pour continuer de dogmatiser. Que s'il se range à la fin, n'importe; les enseignements qu'il a donnés sont toujours donnés , et le délit à cet égard est autant consommé qu'il peut l'être. Au contraire, aussitôt qu'un livre est publié, l'auteur ne fait plus de mal, c'est le livre seul qui en fait. Que l'auteur soit libre ou soit arrêté, le livre va toujours son train. La détention de l'auteur peut être un châtiment que la loi prononce ; mais elle n'est jamais un remède au mal qu'il a fait, ni une précaution pour en arrêter le progrès.
Ainsi les remèdes à ces deux maux ne sont pas les mêmes. Pour tarir la source du mal que fait le dogmatiseur , il n'y a nul moyen prompt et sûr que de l'arrêter : mais arrêter l'auteur , c'est ne remédier à rien du tout ; c'est , au contraire , augmenter la publicité du livre, et par conséquent empirer le mal, comme le dit très bien ailleurs l'auteur des Lettres. Ce n'est donc pas là un préliminaire à la procédure , ce n'est pas une précaution convenable à la chose; c'est une peine qui ne doit être infligée que par jugement , et qui n'a d'utilité que le châtiment du coupable. A moins donc que son délit ne soit un délit civil , il faut commencer par raisonner avec lui , l'admonester, le convaincre,