‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 74 sur 159 · PARTIE I, LETTRE V · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE V

Mais la discipline établie par la loi fait essentiellement partie de la législation , elle devient loi ellemême. Quiconque l'attaque attaque la loi, et ne tend pas à moins qu'à troubler la constitution de l'état. Que cette constitution fut, avant d'être établie , susceptible de plusieurs formes et combinaisons différentes, en est-elle moins respectable et sacrée sous une de ces formes , quand elle en est une fois revêtue à l'exclusion de toutes les autres? et dès-lors la loi politique n est-elle pas constante «et fixe, ainsi que la loi divine?

Ceux donc qui n'adopteroient pas en cette affaire la remarque des représentants auroient d'autant plus de tort que cette remarque fut faite par le Conseil même dans la sentence contre le livre de Morelli, qu'elle accuse surtout de tendre à faire schisme et trouble dans (état , d'une manière séditieuse; imputation dont il seroit difficile de charger le mien.

Ce que les tribunaux civils ont à défendre n'est pas l'ouvrage de Dieu , c'est l'ouvrage des hommes ; ce n'est pas des âmes qu'ils sont chargés , c'est des corps ; c'est de l'état, et non de l'Église, qu'ils sont les vrais gardiens; et, lorsqu'ils se mêlent des matières de religion, ce n'est qu'autant qu'elles sont du ressort des lois, autant que ces matières importent au bon ordre et à la sûreté publique. Voilà les saines maximes de la magistrature. Ce n'est pas , si l'on veut, la doctrine de la puissance absolue, mais c'est celle de la justice et de la raison. Jamais on ne s'en écartera dans les tribunaux civils , sans donner dans les plus funestes abus, sans mettre l'état en combustion, sans faire des lois et de leur autorité le plus odieux brigandage. Je

298 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, sois fâché pour le peuple de Genève que le Conseil le méprise assez pour l'oser leurrer par de tels discours, dont les plus bornés et les plus superstitieux de l'Europe ne sont plus les dupes. Sur cet article , vos représentants raisonnent en hommes d'état, et vos magistrats raisonnent en moines.

Pour prouver que l'exemple de Morelli ne fait pas régie, l'auteur des Lettres oppose à la procédure faite contre lui celle qu'on fit en i63a contre Nicolas Antoine, un pauvre fou, qu'à la sollicitation des ministres le Conseil fit brûler pour le bien de soname. Ces autoda-fé n'étoient pas rares jadis à Genève; et il paroît, par ce qui me regarde , que ces messieurs ne manquent pas de goût pour les renouveler.

Commençons toujours par transcrire fidèlement les passages, pour ne pas imiter la méthode de mes persécuteurs.

* Qu'on voie le procès de Nicolas Antoine. L'ordon- « nance ecclésiastique existoit, et on étoit assez près « du temps où elle avoit été rédigée , pour en connçître «l'esprit : Antoine fut-il cité au consistoire? Cepen- « dant, parmi tant de voix qui s'élevèrent contre cet « arrêt sanguinaire, et au milieu des efforts que firent « pour le sauver les gens humains et modérés , y Qut- « il quelqu'un qui réclamât contre l'irrégularité de la « procédure? Morelli fut cité ,au consistoire ; Antoine « ne le fut pas : la citation au consistoire n'est donc « pas nécessaire dans tous les cas ( page 17).»

Vous croirez là-dessus que le Conseil procéda d'emblée contre Nicolas Antoine , comme il a fait contre

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