‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 75 sur 159 · PARTIE I, LETTRE V · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE V

moi, et qu'il ne fut pas seulement question du consistoire ni des ministres : vous allez voir.

Nicolas Antoine ayant été , dans un de ses accès de fureur , sur le point de se précipiter dans le Rhône , le magistrat se détermina à le tirer du logis public où il étoit , pour le mettre à l'hôpital , où les médecins le traitèrent. Il y resta quelque temps, proférant divers blasphèmes contre la religion chrétienne. « Les mi- «nistres le voyoient tous les jours, et tâchoient, «lorsque sa fureur paroissoit un peu calmée, de le « faire revenir de ses erreurs ; ce qui n'aboutit à rien, « Antoine ayant dit qu'il persisteroit dans ses senti- «ments jusqu'à la mort, qu'il étoit prêt de souffrir *pour la gloire du grand Dieu d'Israël. N'ayant pu « -rien gagner sur lui , ils en informèrent le Conseil , où « ils le représentèrent pire que Servët , Gentilis , et tous « lés autres antitrinitaires , concluant à ce qu'il fut « mis en chambre close ; ce qui fut exécuté '. »

Vous voyez là d'abord pourquoi il ne fut pas cité au consistoire; c'est qu'étant grièvement malade, et entre les mains des médecins , il lui étoit impossible d'y comparaître. Mais s'il n'alloit pas au consistoire, le consistoire ou ses membres alloient vers lui; les ministres le voyoient tous les jours , l'exhortaient tous les jours : enfin, n'ayant pu rien gagner sur lui, ils le dénoncent au Conseil , le représentent pire que d'autres qu'on avoit punis de mort, requièrent qu'il soit mis en prison ; et sur leur réquisition cela est exécuté.

En prison même , les ministres firent de leur mieux

* Histoire de Genève, in-12, tome H, pages 55o et suiv. , à la note.

3oO LETTRES ÉCRITES Î>E LA MONTAGNE, pour le ramener, entrèrent avec lui dans la discussion de divers passages de l'ancien Testament, et le conjurèrent , par tout ce qu'ils .purent imaginer de plus touchant, de renoncer à ses erreurs ' : mais il y demeura ferme. Il le fut aussi devant le magistrat qui lui fit subir les interrogatoires ordinaires. Lorsqu'il fut question de juger cette affaire, le magistrat consulta encore les ministres , qui comparurent en Conseil au nombre de quinze , tant pasteurs que professeurs. Leurs opinions furent partagées ; mais l'avis du plus grand nombre fut suivi, et Nicolas exécuté. De sorte que le procès fut tout ecclésiastique , et que. Nicolas fut, pour ainsi dire , brûlé par la main des ministres.

Tel fat, monsieur, l'ordre <le la procédure, dans laquelle l'auteur des Lettres nous assure qu'Antoine ne fut pas cité au consistoire : d'où il conclut que cette, citation n'est donc pas toujours nécessaire. L'exemple vous paroît-il bien choisi?

Supposons qu'il le soit, que s'ensuivra-t-il ? Les représentants concluoient d'un fait en confirmation d'une loi. L'auteur des Lettres conclut d'un fait contre cette même loi. Si l'autorité de chacun de ces deux faits détruit celle de l'autre, reste la loi dans son entier. Cette loi, quoique une fois enfreinte, en est-elle moins expresse? et suffiroit-il de l'avoir violée une fois pour avoir droit de la violer toujours ?

* S'il y eût renoncé, eùt-il également été brûlé? Selon la maxime de Fauteur des Lettres , il auroit dû l'être. Cependant il paroit qu'il ne l' auroit pas été, puisque, malgré son obstination, le magistrat ne laissa pas de consulter les ministres. Il le regardoit en quelque sorte comme étant encore sous leur juridiction.

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