PARTIE I, LETTRE V. 3oi
Concluons à notre tour. Si j'ai dogmatisé , je suis certainement dans le cas de la loi; si je n ai pas dogmatisé, qu'a-t-on à me dire? Aucune loi n'a parlé de moi ', Donc on a transgressé la loi qui existe, ou supposé celle qui n'existe pas.
Il est vrai qu'en jugeaitf; l'ouvrage on n'a pas jugé définitivement l'auteur : on n'a fait encore que le dé* créter, et l'on compte cela pour rien. Cela me paroît dur cependant* Mais ne soyons jamais injustes , même envers ceux qui le sont envers nous, et ne cherchons point l'iniquité où elle peut ne pas être. Je ne fais point un crime au Conseil, ni même à l'auteur des Lettres , de la distinction qu'ils mettent entre l'homme et le livre , pour se disculper de m'avoir jugé sans m'entendre. Les juges ont pu voir la chose comme ils la montrent; ainsi je ne les accuse en cela ni de supercherie ni de mauvaise foi ; je les accuse seulement de s'être trompés à mes dépens en un point très grave : et se tromper pour absoudre est pardonnable ; mais se tromper pour punir est une erreur bien cruelle.
Le Conseil' avançoit, dans ses réponses, que, malgré la flétrissure de mon livre, je restois, quant à ma personne , dans toutes mes exceptions et défenses.
Les auteurs des représentations répliquent qu'on ne comprend pas quelles exceptions et défenses il reste à un homme déclaré impie, téméraire, scanda-
1 Rien de ce qui ne blesse aucune loi naturelle ne devient criminel que lorsqu'il est défendu par quelque loi positive. Cette remarque a pour but de faire sentir aux raisonneurs superficiels que mon dilemme est exact.
3û2 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
leux, et flétri même par la main du bourreau dans
des ouvrages qui portent son nom.
« Vous supposez ce qui n'est point , dit à cela l'aua teur des Lettres; savoir, que le jugement porte sur « celui dont l'ouvrage porte le nom : mais ce jugement « ne Ta pas encore effleuré ; ses exceptions et défenses « lui restent donc entières (page 21 ). »
Vous vous trompez vous-même, dirois-je à cet écrivain. Il est vrai que le jugement qui qualifie et flétrit le livre , n a pas encore attaqué la vie de Fauteur ; mais il a déjà tué son honneur : ses exceptions et défenses lui restent encore entières pour ce qui regarde la peine afflictive ; mais il a déjà reçu la peine infamante : il est déjà flétri et déshonoré autant qu'il dépend de ses juges ; la seule chose qui leur reste à décider , c'est s'il sera brûlé ou non.
La distinction sur ce point entre le livre et l'auteur est inepte, puisqu'un livre n'est pas punissable. Un livre n'est en lui-même ni impie m téméraire; ces épithétes ne peuvent tomber que sur la doctrine qu'il contient, c'est-à-dire sur l'auteur de cette doctrine. Quand on brûle un livre , que fait là le bourreau? Déshonore-t-il les feuillets du livre? Qui jamais ouït dire qu'un livre eût de l'honneur?
Voilà l'erreur ; en voici la source : un usage mal entendu.
On écrit beaucoup de livres ; on en écrit peu avec un désir sincère d'aller au bien. De cent ouvrages qui paraissent, soixante au moins ont pour objet des motifs d'intérêt ou d'ambition; trente autres, dictés par l'esprit de parti , par la haine , vont , à la faveur de