‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 78 sur 159 · PARTIE I, LETTRE V. . 3o · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE V. . 3o

jugeroit-on point l'assassin sans l'entendre, ou sans l'avoir mis à portée d'être entendu.

Et pourquoi cette franchise d'un auteur qui se nomme tourneroit-elle ainsi contre lui? Ne doit-elle pas , au contraire , lui mériter des égards ? ne doit-elle pas imposer aux juges plus de circonspection que s'il ne se fût pas nommé? Pourquoi, quand il traite des questions hardies, s'exposeroit-il ainsi, s'il ne se sentoit rassuré contre les dangers par des raisons qu'il peut alléguer en sa faveur , et qu'on peut présumer , sur sa conduite même, valoir la peine d'être entendues? L'auteur des Lettres aura beau qualifier cette conduite d'imprudence et de maladresse, elle n'en est pas moins celle d'un homme d'honneur, qui voit son devoir Où d'autres voient cette imprudence, qui sent n'avoir rien à craindre de quiconque voudra procéder avec lui justement , et qui regarde comme une lâcheté punissable de publier des choses qu'on ne veut pas avouer.

S'il n'est question que de la réputation d'auteur , a-ton besoin de mettre son nom à son livre? Qui ne sait comment on s'y prend pour en avoir tout l'honneur sans rien risquer , pour s'en glorifier sans en répondre , pour prendre un air humble à force de vanité? De quels auteurs d'une certaine volée ce petit tour d'adresse est-il ignoré? qui <Fentre eux ne sait qu'il est même au-dessous de la dignité dé se nommer , comme si chacun ne de voit pas, en lisant l'ouvrage , m deviner le grand homme qui l'a composé?

Mais ces messieurs n'otit vu que l'usage ordinaire ; et , loin de voir l'exception qui faisoit en ma faveur ,

3o6 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, ils 1 ont fait servir contre moi. Ils dévoient brûler le livre sans faire mention de Fauteur, ou, s'ils en voûtaient à Fauteur, attendre qu'il fût présent ou contumaôe pour brûler le livre. Mais p«int; ils brûlent le livre comme si Fauteur n'étoit pas connu, et décrètent Fauteur comme si le livre n'étoit pas brûlé. Me décréter après m avoir diffamé! Que me vouloient-ils donc encore? que me réservoient-ils de pis dans la suite? Ignoroient-ils que Fhonneur d'un honnête homme lui est plus cher que la vie? Quel. mal restet-il à lui faire quand on a commencé parle flétrir? Que me sert de me présenter innocent devant les juges, quand le traitement qu ils meibnt avant de m'entendre est la plus cruelle peine qu'ils pourroient m' imposer si j'étois jugé criminel?

On commence par me traiter à tous égards connue un malfaiteur qui na plus d'honneur à perdre, et qu'on ne peut punir désormais que dans son corps; et puis on dit tranquillement que je reste dans toutes mes exceptions et défenses? Mais comment ces exceptions et défenses effaceront-elles l'ignominie et le mal qu'on m'aura fait souffrir d'avance et dans mon livre et dans ma personne , quand j'aurai été promené dans les rues par des archers ; quand aux maux qui m'accablent on aura pris sein d'ajouter les rigueurs de la prison? Quoi donc! pour être juste , doit-on confondue dans la même classe et dans le même traitement toutes les fautes et tous les hommes? Pour un acte de franchise, appelé taaladresse, faut-il débuter par traîner un citoyen sans reproche dans les prisons comme un scélérat? Et quel avantage aura donc devant les

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