‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 79 sur 159 · PARTIE I, LETTRE V · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE V

juges l'estime publique et l'intégrité de la vie entière , si cinquante ans d'honneur vis-à-vis du moindre indice ' ne sauvent un homme d'aucun affront?

« La comparaison d'Emile et du Contrat social avec « d'autres ouvrages qui ont été tolérés, etlapartia- « lité qu'on en prend occasion de reprocher au Con- « seil , ne me semblent pas fondées. Ce ne seroit pas « bien raisonner que de prétendre qu'un gouverne* «ment, parcequ'il auroit une fois dissimulé, seroit « obligé de dissimuler toujours : si c'est une négli- « gence, on peut la redresser; si c'est un silence forcé « par les circonstances ou par la politique, il y auroit «.peu de justice à en faire la matière d'un reproche. Je « ne prétends point justifier les ouvrages désignés dans « les représentations ; mais , en conscience , y a-t-il pa- « rjté entre des livres où l'on trouve des traits épars « et indiscrets contre la religion , et des livres où , sans « détour , sans ménagement , on l'attaque dans ses dog- « pies, dans sa morale, dans son influence sur la soft ciétéciyile? Faisons impartialement la comparaison « de ces ouvrages , jugeons-en par l'impression qu'ils « ont faite dans le monde : les uns s'impriment et se

1 II y auroit à l'examen beaucoup à rabattre des présomptions* que Fauteur des Lettres affecte d'accumuler contre moi. Il dit, par exemple, que les livres déférés paroissoient sous le même format fie mes autres ouvrages. Il est yrai qu'Us étoient in- 13 et in- 8° : sous quel format sont donc ceux des autres auteurs? Il ajoute qu'ils étoient imprimés par le même libraire; voilà ce qui n'est pas. L 1 Emile fut imprimé par des libraires différents du mien, et avec des caractères qui n'avoient servi à nul autre de mes écrits. Ainsi Findice qui . résukoit de cette confrontation n'étoit point contre moi , il et oit à ma décharge.

3o8 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.

« débitent partout; on sait comment y ont été reçus «les autres (pages 2 3 et 24). »

J'ai cru devoir transcrire d'abord ce paragraphe en entier; je le reprendrai maintenant par fragments: il mérite un peu d'analyse.

Que n'imprime-t-on pas à Genève? que n'y tolèret-on pas? Des ouvrages qu'on a peine à lire sans indignation s'y débitent publiquement; tout le monde les lit /tout le monde les aime : les magistrats se taisent , les ministres sourient; l'air austère n'est plus du bon air. Moi seul et mes livres avons mérité l'animadversion du Conseil ; et quelle animad version ! l'on ne peut même l'imaginer plus violente ni plus terrible. Mon dieu! je n'aurois jamais cru d'être un si grand scélérat!

La comparaison d'Emile et du Contrat social avec d'autres ouvrages tèlérés ne me semble pas fondée. Ah ! je l'espère.

Ce ne seroit pas bien raisonner de prétendre qu'un gouvernement, parceguil auroit une fois dissimulé , seroit obligé de dissimuler toujours. Soit : mais voyez les temps, les lieux, les personnes; voyez les écrits sur lesquels on dissimule, et ceux qu'on choisit pour ne plus dissimuler ; voyez les auteurs qu'on fête à Genève , et voyez ceux qu'on y poursuit.

Si cest une négligence , on peut la redresser. On le pouvoit, on l'auroit dû; l'a-t-on fait? Mes écrits et leur auteur ont été flétris sans avoir mérité de l'être, et ceux qui l'ont mérité ne sont pas moins tolérés qu'auparavant. L'exception n'est que pour moi seul.

Si cest un silence forci par les circonstances et par la

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