PARTIE I, LETTRÉ V. 3og
politique, il y auroitpeu de justice à en faire la matière d'un reproche. Si Ton vous force à tolérer des écrits punissables , tolérez donc aussi ceux qui ne le sont pas. La décence au moins exige qu'on cache au peuple ces choquantes acceptions de personnes , qui punissent le foible innocent des fautes du puissant coupable. Quoi ! ces distinctions scandaleuses sont-elles donc des raisons, et feront-elles toujours des dupes? Ne diront-on pas que le sort de quelques satires obscènes intéresse beaucoup les potentats, et que votre ville va être écrasée si Ton n'y tolère, si Ton n'y imprime, si Ton n'y vend publiquement ces mêmes ouvrages qu'on proscrit dans le pays des attiteurs? Peuples 1 combien on vous en fait accroire, en faisant si souvent intervenir les puissances pour autoriser le mal qu'elles ignorent et qu on veut faire en leur nom?
Lorsque j'arrivai dans ce pays, on eût dit que tout le royaume de France étoit à mes trousses : on brûle mes livres à Genève ; c'est pour complaire à la France : on m'y décrète; la France le veut ainsi : Ion me fait chasser du canton de Éerne; c'est la France qui Ta demandé : Ton me poursuit jusque dans ces montagnes; si l'on m'en eût pu chasser , c'eût encore été la France. Forcé par mille outrages , j'écris une lettre apologétique *; pour le coup tout étoit perdu : j'étois entouré, surveillé; la France envoyoit des espions pour me guetter, des soldats pour m'enlever, des brigands pour m'assassinçr; il étoit même imprudent de sortir de ma maison: tous les dangers me venoient toujours de la France, du parlement, du clergé , de la
* La Lettre à M. de Beau m ont.
3lO LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
cour même ; on ne Vit de la vie un pauvre barbouilleur de papier devenir, pour son malheur, un homme aussi important. Ennuyé de tant de bêtises , je vais en France ; je connpissois les François , et j'étois malheureux! On m'accueille, on me caresse, je reçois mille honnêtetés , et il ne tient qu'à moi d'en recevoir davantage. Je retourne tranquillement chez moi. L'on tombe des nues ; on n'en revient pas ; on blâme fortement mon étourderie, mais on cesse de me menacer de la France. .On a raison : si jamais des assassins daignent terminer mes souffrances , ce n'est sûrement pas de ce pays-là qu'ils viendront.
Je ne confonds point les diverses causes de mes disgrâces; je sais bien discerner celles qui sont l'effet des circonstances , l'ouvrage de la triste nécessité , de celles qui me viennent uniquement de la haine de mes ennemis. Eh! plût à Dieu que je n'en eusse pas plus à Genève qu'en France , et qu'ils n'y fussent pas plus implacables! Chacun sait aujourd'hui d'où sont partis les coups qu'on m'a'portés, et qiji m'ont été les plus sensibles. Vos gens me reprochent mes malheurs comme s'ils n'étoient pas leur ouvrage. Quelle noirceur plus cruelle que de me faire un crime à Genève des persécutions qu'on me suscitoit dans la Suisse, et de m'accuser de n'être admis nulle part , en me faisant chasser de partout? Faut-il que je reproche à l'amitié qui m'appela dans ces contrées le voisinage de mon pays? J'ose en attester tous les peuples de l'Europe; y en a-t-il un seul, excepté la Suisse, où je n'eusse pas été reçu , même avec honneur? Toutefois dois-je me plaindre du choix de ma retraite? Non, malgré