PARTIE I, LETTRE 1. 1 5g
quand je n'aurai pas dix fois raison , ne me l'accordez pas une.
Voilà, monsieur, }a précaution que tous devez prendre, et voici celte que je veux prendre à mon tour. Je commencerai par vous parler de moi, demies griefs , des durs procédés de vos magistrats : qnand cela sera fait et que j'aurai bien soulagé mon cœur , je m'oublierai moi-même; je vous parlerai de vous, de votre situation, c'est-à-dire de la république; et je ne crois pas trop présumer de moi , si j'espère , au moyen de cet arrangement , traiter avec équité la question que vous me faites. i
J'ai été outragé d'une mqpière d'autant plus cruelle , que je me flattois d'avoir bien mérité de la patrie. Si ma conduite eût eu besoin de grâce, je pou vois raisonnablement espérer de l'obtenir. Cependant, avec un empressement sans exemple, sans avertissement, sans citation, sans examen, on s'est bâté de flétrir mes livres : on a fait plus ; sans égard pour mps malheurs, pour mes maux, pour mon état, on a décrété *na personne avec la jnéme précipitation; l'pn ne m'a pas même épargné les termes qu'on emploie pour les malfaiteurs. Ces messieurs n'ont pas été indulgents; ont-ils du moins été justes? C'est ce que je veux rechercher avec vous. Ne vous effrayez pas, je vous prie, de l'étendue que je suis forcé de donner à ces Lettres. Dans la multitude de questions qui se présentent, je voudrois être sobre en paroles : mais, monsieur, quoi qu'on puisse faire , il en faut pour raisonner.
Rassemblons d'abord les motifs qu'ils ont donnés : de cette procédure , non dans le réquisitoire , non dans
l6o LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
l'arrêt , porté dans le secret , et resté dans les ténèbres " , mais dans les réponses du Conseil aux représentations des citoyens et bourgeois , ou plutôt dans les Lettres écrites de la campagne, ouvrage qui leur sert de manifeste , et dans lequel seul ils daignent raisonner avec vous.
«Mes livres sont, disent-ils, impies, scandaleux, «téméraires, pleins de blasphèmes et de calomnies « contre la religion. Sous l'apparence des doutes , Tau- « teur y a rassemblé tout ce qui peut tendre à saper , « ébranler et détruire les principaux fondements de « la religion chrétienne révélée.
« Ils attaquent tous les gouvernements.
« Ces livres sont d'autant plus dangereux et répré- «hensibles, qu'ils sont écrits en françois du style le «plus séducteur, qu'ils paraissent sous le nom et la « qualification d'un citoyen de Genève, et que, selon « l'intention de Fauteur, ÏÉmile doit servir de guide « aux pères, aux mères, aux précepteurs.
« En jugeant ces livres, il n'a pas été possible au «Conseil de ne jeter aucun regard sur celui qui en « étoit présumé l'auteur. »
Au reste, le décret porté contre moi n'est, conti-
1 Ma famille demanda par requête communication de cet arrêt. Voici la réponse :
Du i5 juin 176a.
« En conseil ordinaire, vu la présente requête, arrêté qu'il n'y a lieu ctaccorder aux suppliants les fins d'icelle. »
Lullin.
L'arrêt du parlement de Paris fut imprimé aussitôt que rendu. Imaginez ce que c'est qu'un état libre où Ton tient cachés de pareils décrets contre l'honneur et la liberté des citoyens.