‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 81 sur 159 · PARTIE I, LETTRE V. 3ll · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE V. 3ll

tant d acharnement et d'outrages, j'ai plus gagné que perdu ; j'ai trouvé un homme. Ame noble et grande 1 ô George Keith! mon protecteur, mon ami , mon père!, où que vqus soyez , où que j'achève mes tristes jours , et dusse je ne vous revoir de ma vie , non , je ne reproche- ' rai point au ciel mes misères ; je leur dois votre amitié.

En conscience , y a~t-il parité entre des livres où [on trouve quelques traits épars et indiscrets contre la religion, et des livres où , sans détour , sans ménagement, on f attaque dans ses dogmes, dans sa morale, dans son infiuence sur la société?

En conscience ! ... Il ne siéroit pas à un impie tel que moi d'oser parler de conscience,., surtout vis-à-vis de ces bons chrétiens... ainsi je me tais... C'est pourtant une singulière conscience que celle qui fait dire à des magistrats, Nous souffrons volontiers qu'on blasphème, mais nous ne souffrons pas qu'on raisonne! Otons , monsieur , la disparité des sujets ; c'est avec ces mêmes façons de penser que les Athéniens applaudissoient aux impiétés d'Aristophane , et firent mourir Socrate.

Uiie des choses qui me donnent le plus de confiance dans n\es principes est de trouver leur application toujours juste dans les cas que j'avois le moins prévus ; tel est celui qui se présente ici. Une des maximes qui découlent de l'analyse que j'ai faite de la religion et de ce qui luijest essentiel , est que les hommes ne doivent se mêler de celle d'autrui qu'en ce qui les , intéresse ; d'où il suit qu'ils ne doivent jamais punir des offenses l faites uniquement à Dieu,

1 Notez que je me sers de ce mot offenser Dieu, selon l'usage,

3 1 2 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, qui saura bien les punir lui-même. Il faut honorer la Divinité 9 et ne la venger jamais , disent , après Montesquieu , les représentant : il* ont raison. Cependant les ridicules outrageants , lçs impiétés grossières , les blasphèmes contre la religion , sont punissables , jamais les raisonnements. Pourquoi cela? parceque, dans ce premier cas , on n attaque pas seulement la religion, mais ceux qui la professent; on les insulte, on les outrage dans leur culte, on marque un mépris révoltant pour ce qu'ils respectent, et par conséquent pour eux. De tels outrages doivent être punis par les lois , parcequ'ils retombent sur les hommes et que les hommes ont droit de s'en ressentir. Mais où est le mortel sur la terre qu'un raisonnement doive offenser? Où est celui qui peut se fâcher de ce qu'on le traite en homme , et qu'on le suppose raisonnable? Si le raisonneur se trompe ou nous trompe , et que vous vous intéressiez à lui ou à nous , montrez-lui son tort, désa-

quoique je sois très éloigné de l'admettre dans son sens propre, et que je le trouve très mal appliqué ; comme si quelque être que ce soit, un homme, un ange, le diable même, pouvoit jamais offenser Dieu. Le mot que nous rendons par offenses est traduit, comme presque tout le reste , du texte sacré ; c'est tout dire. Des hommes enfarinés de leur théologie ont rendu et défiguré ce livre admirable selon leurs petites idées ; et voilà de quoi Ton entretient la folie et le fanatisme du peuple. Je trouve très sage la circonspection de l'Église romaine sur les traductions de l'Écriture en langue vulgaire ; et comme il n'est pas nécessaire de proposer toujours au peuple les méditations voluptueuses du Cantique des cantiques, ni les malédictions continuelles de David contre ses ennemis , ni les subtilités de saint Paul sur la grâce , il est dangereux de lui proposer la ^sublime morale de l'Évangile dans des termes qui ne rendent pas exactement le sens de Fauteur ; car, pour peu qu'on s'eu écarte en prenant une autre route, on va très loin.

Page 1