PARTIE I, LETTRE V. 3l
basez-nous , battez-le de ses propres armes. Si vous n'en voulez pas prendre la peine , ne dites rien , ne l'écoutez pas , laissez-le raisonner ou déraisonner , et tout est fini sans bruit, sans querelle, sans insulte quelconque pour qui que ce soit. Mais sur quoi peuton fonder la maxime contraire de tolérer la raillerie , le mépris , l'outrage , et de punir la raison? la tnienne s'y perd.
Ces messieurs voient si souvent M. de Voltaire, comment ne leur a-t-il point inspiré cet esprit de tolérance qu il prêche sans cesse , et dont il a quelquefois besoin? S'ils l'eussent un peu consulté dans cette affaire , il me paroît qu'il- eût pu leur parler à peu près ainsi:
« Messieurs , ce ne sont point les raisonneurs qui « font du mal , ce sont les cafards. La philosophie peut « aller son train sans risque; le peuple ne l'entend pas « ou la laissé dire , et lui rend tout le dédain qu'elle a a pour lui. Raisonner, est de toutes les folies des «hommes celle qui nuit le moins au genre humain; « et l'on voit même des gens sages entichés parfois de « cette folie-là. Je ne raisonne pas , moi , cela est vrai ; «mais d'autres raisonnent: quel mal en arrive-t-il? « Voyez tel, tel , et tel ouvrage : n'y a-t-il que des plai- « sauteries dans ces livrès-là? Moi-même enfin, si je « ne raisonne pas , je fais mieux , je fais raisonner mes «lecteurs. Voyez mon -chapitre des Juifs; voyez le « même chapitre plus développé dans le Sermon des « Cinquante: il 'y a là du raisonnement, ou l'éqUiva- « lent , je pense. Vous conviendrez aussi qu'il f a peu
3l4 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
« de détour, et quelque chose de plus que des traits
« épars et indiscrets.
« Nous avons arrangé* que mon grand crédit à la « cour et ma toute-puissance prétendue vous servi- « roient de prétexte pour laisser courir en paix les « jeux badins de mes vieux ans : cela est bon ; mais ne « brûlez pas pour cela des écrits plus graves , car alors « cela seroit trop choquant.
«J'ai tant prêché la tolérance! il ne faut pas.tou- « jours l'exiger des autres, et n'en jatoais user avec «eux. Ce pauvre homme c*oit«n Dieu, passons-lui « cela , il ne Fera pas secte : il est ennuyeux ; tous les «raisonneurs le sont: nous ne mettrons pas celui-ci « de nos soupers ; du reste , que nous importe? Si Ton « brûloit tous les livres ennuyeux,* que deviendroient « les bibliothèques? et si Ton brûloit tous les gens en- « nuyeux , il faudrok faire un bûcher du pays. Croyez- « moi , laissons raisonner ceux qui nous laissent plai- « santer; ne brûlons ni gens ni livres, et restons en « paix ; c'est mon avis. » Voilà i selon moi , ce qu'eût pu dire d'un meilleur ton M. de Voltaire; et ce n'eût pas«té là , ce me semble , le plus mauvais conseil qu'il auroit donné. *
Faisons impartialement la comparaison de ses ouvrages , jugeons-en par [impression qu'ils ont faite dansée monde. J'y consens , de tout mon cœur. Les uns s'impriment et se débitent partout; on sait comment y ont été reçus les autres.
Ces mots, les uns et tes autres, sont équivoques. Je ne dirai pas sous lesquels l'auteur entend mes écrits: mais ce que je puis dire , c'est qu'op les imprime dans