PARTIE I, LETTRE V. 3l
tous les pays, qu'oh les traduit dans toutes les langues, qu'on a même fait à-la-fois deux traductions de Y Emile, à Londres, honneur que n'eut jamais aucun autre livre, excepté YHéloïse, au moins que je sache. Je dirai , de plus , qu'en France , en Angleterre , en Allemagne , même en Italie , on toé plaint , on m'aime, on voudroit m'accueillir, et qu'il n'y a partout qu'un cri dHndignation contre le Conseil de Genève. Voilà ce que je sais du sort de mes écrits ; j'ignore celui des autres.
11 est temps de finir. Vous voyez , monsieur , que dans cette lettre et dans la précédente , je me suis supposé coupable; mais dans les trois premières j'ai ihontré que je ne l'étois pas. Or jugez de ce qu'une procédure injuste contre un coupable doit être contre un innocent !
Cependant ces messieurs , bien déterminés à laisser subsister cette procédure , ont hautement déclaré que te bien de la religion ne leur permettoit pas de reconùoître leur tort, ni l'honneur du gouvernement de réparer leur injustice. Il faudroit un ouvrage entier pour ttkôntrfer les conséquences de cette maxime , qui consacre et change en arrêt du destin toutes les iniquités des ministres des lois. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit encore, et je ne me suis proposé juôqu'ici que d'examiner si l'injustice avoit été commise , et non si elle devoit être réparée. Dans le cas de l'affirmative , nous verrons ci-après quelle ressource vos lois se sont ménagée pour remédier à*leur violation. En attendant, que faut-il .penser de ces juges inflexibles qui procèdent dans leurs jugements aussi légèrement que
3 1 6 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, s'ils ne tiroient point à conséquence , et qui les maintiennent avec autant d'obstination que s'ils y avoient apporté le plus mûr examen?
Quelque longues qu'aient été ces discussions, j'ai cru que leur objet vous donneroit la patience de les suivre; j'ose même dire que vous le deviez, puisqu'elles sont autant l'apologie de vos lois que la mienne. Dans un pays libre et dans une religion raisonnable , la loi qui rendrait criminel un livre pareil au mien seroit une loi funeste, qu'il faudroit se hâter d'abroger pour l'honneur et le bien de l'état. Mais, grâce au ciel, il n'existe rien de tel parmi vous, comme je viens de le prouver; et il vaut mieux que l'injustice dont je suis la victime soit l'ouvrage du magistrat que des lois ; car les erreurs des'hommes sont passagères , mais celles des lois durent autant qu'elles. Loin que l'ostracisme qui m'exile à jamais de mon pays soit l'ouvrage de mes fautes , je n'ai jamais; mieux rempli mon devoir de citoyen qu'au moment que je cesse de l'être, et j'en aurais mérité le titre par l'acte qui m'y fait renoncer.
Rappelez-vous ce qui venoit de se passer, il y avoit peu d'années, au sujet de l'article Genève de M. d'AlembertTLoiri de calmer les murmures excités par cet article , l'écrit publié par les pasteurs les avoit augmentés ; et il n'y a personne qui ne sache que mon ouvrage leur fit plus de bien que le leur. Le parti protestant , mécontent d'eux , n'éclatoit pas , mais il pouvoit éclater d'un moment à l'autre ; et malheureusement les gouvernements s'alarment de si peu de chose en ces matières, que les querelles des théologiens,