PARTIE I, LETTRE V. 3l^J
faites pour tomber dans l'oubli d'elles-mêmes , prennent toujours de l'importance par celle qu'on leur veut donner.
Pour moi , je regardois comme la gloire et le bonheur de la patrie d'avoir un clergé animé d'un esprit si rare dans son ordre , et qui , sans s'attacher à la doctrine purement spéculative , rapportoit tout à la morale et aux devoirs de l'homme et du citoyen. Je pen T sois que , sans faire directement son apologie , justifier les maximes que je lui supposois et prévenir les censures qu'on en pourroit foire , étoit un service à rendre à l'état. En montrant que ce qu'il négligeoit n'étoit ni certain ni utile, j'espérois contenir ceux qui voudroient lui en foire un crime : sans le nommer, sans le désigner, sans compromette son orthodoxie , c'étoit le donner en exemple aux autres théologiens.
L'entreprise étoit hardie , mais elle n'étoit pas téméraire; et, sans des circonstances qu'il étoit difficile de prévoir, elle devoit naturellement réussir. Je n'étois pas seul de ce sentiment; des gens très éclairés, d'illustres magistrats même , pensoient comme moi. Considérez l'état religieux de l'Europe au moment où je publiai mon livre , et vous verrez qu'il étoit plus que probable qu'il seroit partout accueilli. La religion, décréditée en tout heu par la philosophie , avoit perdu son ascendant jusque sur le peuple. Les gens d'église , obstinés à l'étayer par son côté foible , avoient laissé miner tout le reste ; et l'édifice entier , portant à faux, étoit prêt à s'écrouler. bes controverses avoient cessé parcequ'elles n jatéressoient plus personne ; et la paix régnoit entre les différents partis , parceque nul ne se sou-
doit plus du sien. Pour ôter les mauvaises branches, on avoit abattu l'arbre ; pour le replanter, il falloit n y laisser que le troncc
Quel moment plus heureux pour établir solidement la paix universelle , que celui où l'animosité des partis suspendue laissoit tout le monde en état d'écouter la raison? A qui pou voit déplaire un ouvrage où, sans blâmer, du moins sans exclure personne , on faisoit voir qu au fond tous étoient d'accord ; que tant de dissensions ne s 'étoient élevées , que tant de sang n'avoit été versé que pour des malentendus ; que chacun devoit rester en repos dans son culte, sans troubler celui des autres ; que partout on devoit servir Pieu, aimer son prochain , obéir aux lois , et qu'en cela seul consistoit l'essence de toute bonne religion ? C'étoit établir à-la-fois la liberté philosophique et la piété religieuse; c'étoit concilier l'amour de l'ordre et les égards pour les préjugés d'autrui ; c'étoit , sans détruire les divers partis , lçs ramener tous au terme commun de l'humanité et de la raison : loin d'exciter des querelles , c'étoit couper la racine à celles qui germent encore , et qui renaîtront infailliblement d'un jour à l'autre , lorsque le zélé du fanatisme, qui n'est qu'assoupi , se réveillera : c'étoit , en un mot , dans ce siècle pacifique par indifférence, donner à chacun des raisons très fortes d'être toujours ce qu'il estipaintenant sans savoir pourquoi.
Que de maux tout prêts à renaître n'élpient point prévenus si l'on m'eût écouté ! Quels inconvénients étoient attachés à cet avantage? Pas un, non, pas un. Je défie qu'on m'en montre un seul probable et même