‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 85 sur 159 · PARTIE I, LETTRE V. 3l · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE V. 3l

possible , si ce n'est l'impunité des erreurs innçcentes , et l'impuissance des persécuteurs. Eh ! comment se peut-il qu'après tant de tristes expériences, et dans un siècle si éclairé , les gouvernements n'aient pas encore appris à jeter et briser cette arme terrible, qu'on ne peut manier avec tant d'adresse qu'elle ne coupe la main qui s'en veut servir ? L'abbé de Saint-Pierre vouloit qu'on ôtat les écoles de théologie , et qu'on soutînt la religion. Quel parti prendre pour parvenir sans bruit à ce double objet qui, bien vu, se confond en un? Le parti que j'avois pris.

Une circonstance malheureuse, en arrêtant l'effet de mes bons desseins, a rassemblé sur ma tête tous les maux dont ja voulois délivrer le genre humain. Renaîtra-t-il jamais un autre ami de la vérité que mon sort n'effraie pas? Je l'ignore. Qu'il soitrplus sage, s'il a le même zélé, en sera-t-il plus heureux? J'en doute. Le moment que j'avois saisi , puisqu'il est manqué , ne reviendra plus. Je souhaite de tout mon cœur que le parlement *le Paris ne se repente pas un jour luimême d'avoir remis dans la main de la superstition le poignard que j'en faisois tomber.

, Mais laissons les lieux et les temps éloignés, et retournons à Genève. C'est là que je veux vous ramener par une dernière observation, que vous êtes bien à portée de faire , et qui doit certainement vous frapper. Jetez les yeux sur ce qui sç passe autour de vous. Quels sopt ceux qui me poursuivent? quels sont ceux qui me défendent? Voyez parmi les représentants l'élite de vos citoyens : Genève en a-t-elle de plus estimables? Je ne veux point parler de mes persécuteurs ;

320 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, à Dieu ne plaise que je souille jamais ma plume et ma cause des traits de la satire ! je laisse sans regret cette arme à mes ennemis. Mais comparez et jugez vousmême. De quel côté sont les mœurs , les vertus , la solide piété , le plus vrai patriotisme? Quoi ! j'offense Jes lois, et leurs plus zélés défenseurs sont les miens! j'attaque le gouvernement, et les meilleurs citoyens m'approuvent ! j'attaque la religion, et j'ai pour moi ceux qui ont le plus de religion ! Cette seule observation dit tout; elle seule montre mon vrai crime et le vrai sujet de mes disgrâces. Ceux qui me haïssent et m'outragent font mon éloge en dépit d'eux. Leur haine s'explique d'elle-même. Un Genevois peut-il s'y tromper?

S'il est vrai que Fauteur attaque les gouvernements. Courte analyse de son livre. La procédure faite à Genève est sans exemple, et n'a été suivie en aucun pays.

Encore une lettre, monsieur, et vous êtes délivré de moi. Mais je me trouve-, en la commençant, dans une situation bien bizarre , obligé de l'écrire , et ne sachant de quoi la remplir. Concevez-vous qu'on ait à se justifier d'un crime qu'on ignore, et qu'il faille se défendre sans savoir de quoi l'on est accusé? C'est pourtant ce que j'ai à faire au sujet des gouvernements . Je suis , non pas accusé , mais jugé , mais flétri , pour avoir publié deux ouvrages téméraires , scanda-

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