‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 86 sur 159 · PARTIE I, LETTRE VI · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE VI

leux , impies ± tendants à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements. Quant à la religion, nous avons eu du moins quelque prise pour trouver ce qu'on a voulu dire, et nous lavons examiné. Mais, quant aux gouvernements, rien ne peut nous fournir le moindre indice. On a toujours évité toute, espèce d'explication sur ce point : on n'a jamais voulu dire en quel lieu j'entreprenois ainsi de les détruire , ni comment , ni pourquoi , ni rien de ce qui peut constater que le délit n'est pas imaginaire. C'est comme si l'on jugeoit quelqu'un pour avoir tué un homme , sans dire ni où, ni qui, ni quand, pour un meurtre abstrait. A l'inquisition , l'on force bien l'accusé de deviner de quoi on l'accuse; mais on ne le juge pas sans dire sur quoi.

L'auteur des Lettres écrites de la campagne évite avec le même soin de s'expliquer sur ce prétendu délit; il joint également la religion et les gouvernements dans la même accusation générale- puis, entrant en matière sur la religion , il déclare vouloir s'y borner, et il tient parole. Comment parviendrons-nous à vérifier l'accusation qui regarde les gouvernements, si ceux qui l'intentent refusent de dire sur quoi elle porte?

Remarquez même comment, d'un trait de plume , cet auteur change l'état de la question. Le Conseil prononce que nies livres tendent à détrtiire tous les gouvernements; l'auteur des Lettres dit seulement que ies gouvernements y sont livrés à la plus audacieuse critique. Cela est fort différent. Une critique , quelque audacieuse qu'elle puisse être, n'est point une conspiration. Critiquer ou blâmer quelques lois ,

322 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, n'est pas renverser toutes les lois. Autant vaudrait accuser quelqu'un d'assassiner les malades , lorsqu'il montre les fautes des médecins.

Encore une fois , que répondre à des raisons qu'on ne veut pas dire? Comment se justifier contre un jugement porté sans motif? Que sans* preuve de part ni d'autre ces messieurs disent que je veux renverser tous les gouvernements, et que je dise, moi, que je ne veux pas renverser tous les gouvernements , il y a dans ces assertions parité exacte, excepté que le préjugé est pour moi; car il est à présumer que je sais mieux que personne ce que je veux faire.

Mais où la parité manque , c'est dans l'effet de l'assertion. Sur la leur, mon livre est brûlé, ma personne estdécrétée; et ce que j'affirme ne rétablit rien. Seulement , si je prouve que l'accusation est fausse et le jugement inique, l'affront qu'ils m'ont fait retourne à eux-mêmes : le décret, le bourreau, tout y devroit retourner , puisque nul ne détruit si radicalement le gouvernement que celui qui en tire un usage directement contraire à la fin pour laquelle il est institué.

Il ne suffit pas que j'affirme, il faut que je prouve; et c'est ici qu'on voit combien est déplorable le sort d'un particulier soumis à d'injustes magistrats , quand ils n'ont rien à craindre du souverain, et qu'ils se mettent au-dessus des lois. D'une affirmation sans preuve ils font une démonstration; voilà l'innocent puni. Bien plus, de sa défense même ils lui font un nouveau crime , et il ne tiendroit pas à eux de le punir encore d'avoir prouvé qu'il étoit innocent.

Gomment m'y prendre pour montrer qu ils n'ont

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