PARTIE I, LETTRE VI
pas dit vrai, pour prouver que je ne détruis point les gouvernements? Quelque endroit de mes écrits que je défende, ils diront que ce n'est pas celui-là qu'ils ont condamné, quoiqu'ils aient condamné tout, le bon comme le mauvais, sans nulle distinction. Pour ne leur laisser aucune défaite , il faudroit donc tout reprendre , tout suivre d'un bout à l'autre; livre à livre, page à page , ligne à ligne , et presque enfin mot à mot. Il faudroit de plus examiner tous les gouvernements du molide , puisqu'ils disent que je les détruis tous. Quelle entreprise! Que d'années y foudroit-il employer? Que à" in-folio faudroit-il écrire? et, après cela, qui les liroit?
Exigez de moi ce qui est faisable. Tout homme sensé doit se contenter de ce que j'ai à vous dire; vous ne voulez sûrement rien de plus.
De mes deux livres, brûlés à-la-fois sous des imputations communes , il n'y en a qu'un qui traite du droit politique et des matières de gouvernement. Si l'autre en traite, ce n'est que dans un extrait du premier. Ainsi je suppose que c'est sur celui-ci seulement que tombe l'accusation. Si cette accusation portoit sur quelque passage particulier, on l'auroit cité sans doute; on en auroit du moins extrait quelque maxime fidèle ou infidèle, comme ob a fait sur les points concernant la religion.
C'est donc le système établi dans le corps de l'ouvrage qui détruit les gouvernements: il ne s'agit donc que d'exposer ce système , ou iie faire une analyse du livre; et si nous n'y voyons évidemment les principes destructifs dont il s'agit, nous saurons du moins
324 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, où les chercher dans l'ouvrage , en suivant la méthode de Fauteur.
. Mais, monsieur, si, durant cette analyse, qui sera courte , vous trouvez quelque conséquence à tirer, de grâce , ne vous pressez pas ; attendez que nous en raisonnions ensemble : après cela vous y reviendrez si vous voulez.
Qu'est-ce qui fait que l'état est un? C'est l'union de ses membres. Et d'où naît l'union de ses membres? De l'obligation qui les lie. Tout est d'accord jusqa'iei.
Mais quel est le fondement de cette obligation? Voilà où les auteurs se divisent, Selon les uns , c'est la force; selon d'autres, l'autorité paternelle; selon d'autres, la volonté de Dieu. Chacun établit son principe et attaque celui des autres : je n'ai pas moi-même fait autrement ; et , suivant la plus saine partie de ceux qui ont discuté ces matières , j'ai posé pour fondement du corps politique la convention de ses membres; j'ai réfuté les principes différents du mien.
Indépendamment de la vérité de ce principe, il emporte sur tous les autres par la solidité du fonder ment qu'il établit; car quel fondement plus sûr peut avoir l'obligation parmi les hommes , que le libre engagement de celui qui s'oblige? On peut disputer tout autre principe * : on ne sauroit disputer celui-là.
Mais par cette condition de la liberté , qui en ren-
1 Même celui de la volonté de Dieu , du moins qtant à l'application. Car, bien qu il soit clair que ce que Dieu veut l'homme doit le vouloir, il n'est pas clair que Dieu veuille qu*on préfère tel gouvernement à tel autre, ni qu'on obéisse à Jacques plutôt qu'à Guillaume. Or voilà de quoi il s'agit.