‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 14 sur 90 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

ARGUMENT

Plaisirs innocens de la campag:ne. Occupations de la vie retirée. Rencontre d*un esclave venant d'Alger. Il conte la dispute de deux de ses compagnons, dont l'un, qui cstoit François, tua de sa chaisne l'autre qui estoii Espagnol. Occasion du présent ouvrage.

Fay esté assez long^temps dans le monde, mais je n ay voscu qu'autant que dura l'Automne passé : Et pource qu'il n'est pas possible de faire revenir ces jours bien-heureux, et qui me furent si chers, je tasche le plus que je puis de les regousier par le souvenir, et par le discours. La liberté en laquelle je me trouvois, après vue CAptivité de trois ans, j'appelle ainsi le séjour que j'avois fait à la Ville : La pureté de Tair, que je commençois à respirer, et que je recevois avidement, comme vne nourriture qui m*estoit nouvelle; et la face riante de la campagne» qui nK)nstroit encore sur soy vne partie de ses biens, et se paroit des derniers presens

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qu'elle devoît faire aux hommes, me donnoient des pensées si douces et si tranquilles, que sans estre agité de l'émotion qu'excite la joye, j'avois tout le plaisir qu'elle cause.

Les autres maladies de Tame plus importunes, qui tourmentent les Cours et les Assemblées, n'approchoient point de nostre village. le nt sçavois que c'estoit de craindre, ny d'espérer, et ne connoissois plus le soupçon, la défiance, ny la jalousie. Toutes mes passions se reposoient, et celles d'autruy ne parvenoient point jusques à moy. L'envie et la haine, qui se sont cruellement attachées à vne petite onibre de bien, que quelques-uns ont crû voir parmy mes défauts, m'attaquant où je n'estois pas, ne me faisoient point de mal (|ue je sentisse; et les objets presens remplissoient mon esprit de telle sorte, et y effaçoient si nettement Timpression du passé, que comme ils n'y laissoîent point de lieu aux appréhensions de l'advenir. il n'y demeuroit rien de fascheux qui me pust travailler la mémoire.

En cet estât, bien différent du tumulte d'où j'estois sorty, et sous la sérénité d'un Ciel si bénin , il me sembloit visiblement de renaistre, et d'assister au renouvellement de toutes les choses. Et à la vérité quand nous eussions eu durant cette saison la direction du monde , et que nc^us eussions fait nous-mesmes les jours , nous n'en pouvions pas avoir de plus beaux, ny dispenser l'ombre et la lumière, le froid et le chaud avec vne plus égale mesure. 11 s'eslevoit bien quelquefois vne petite vapeur de la rivière voisine, qui l'envelopoit comme dans vn ré, et s'espandoit sur la superticie de la Terre : Mais outre qu'elle n'attendoit pas tousjours le Soleil pour se défaire, et qu'elle n'en pouvoit soustenir les premiers rayons, elle n'avoit jamais tant de force qu'elle montast à la hauteur de nos plus basses fenestrcs, et nous jouissions d'un calme tres-net, et d'une clarté extremennient vive pendant qu'il y avoit vn peu de trouble et de fumée au dessous de nous.

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Avant que nous fussions habillez, et que nous eussions fait nos prières, cette humidité, qui n'avoit mouillé que la pointe des herbes, estoit entièrement essuyée, et la fraischeur du matin n'avoit plus rien de moite, ny de piquant. Si bien qu'il me restoit vn juste intervalle pour me promener jusques à midy ; et pour faire de Texercice qui dénoiiast le corps sans le travailler, et réveillast modérément Tappetit, sans le porter à vne faim déréglée, qui suit d'ordinaire les* mouvemens violens, et tient quelque chose de la maladie.

La première partie de Tapresdisnée se passoit en vne cx)nversation familière, d'où nous avions banny les affaires d'Estat, les controverses de la Religion, et les questions de Philosophie. On n*y disputoit point avec aigreur si le Pape estoit pardessus le Concile : On ne se mettoit point en peine d'accorder les Princes Chrestiens, pour faire vne Ligue contre le Turc : On ne debattoit point à outrance, qui estoit le plus grand Capitaine, du Marquis de Spinola, ou du Comte de Tilly. Personne ne reformoit les Royaumes, ny ne vou* loit changer leur gouvernement. 11 n' estoit pas seulement permis de nommer le Public,* ny le Siècle; et nous ne parlions que de la bonté de nos melons, de la récolte de nos bleds, et de l'espérance de nos vendanges.

Apres cela, la compagnie s'estant séparée, et de quatre que nous estions, Tun prenant possession du bois, l'autre du jardin, et le troisiesme d'une gallerie, où il y a des cartes et des tableaux; pour moy, je me retirois eu ma chambre, et essayois de m'endorrair sur vn livre, aussi peu sérieux que nostre conversation l'avoit esté. Mais le déclin du jour s'approchant, et ce qui restoit de sa chaleur n'estant pas plus difficile à supporter que la vapeur d'un bain tiède, je montois ordinairement à cheval, et sortois du logis par vne longue allée de meuriers blancs, qui me conduisoit à la rivière.

Il ne se peut rien voir de plus clair, ny de plus agréable

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que son cours : Et Ronsard a grand tort de la dériver de TAcheron, et de penser que ce soit vne branche de ce funeste lac, dont les eaux nous sont représentées si noires, et si boueuses. C est plustost vne fontaine continuée depuis sa naissance jusques à la Mer, où elle entre aussi fraische et aussi pure, après avoir couru trente lieues, que si elle ne faisoii qiie sortir de son origine. Elle cultive généralement tout ce qu'elle arrose : Elle laisse Tabondance par tout où elle passe, et si le mesme pays est extrêmement maigre, et extrêmement fertile, ce sont des effets de son esloignement, et de sa présence.

Au lieu où je m'arrestois principalement, elle coule au dessous de plusieurs collines, qui sont vertes de haut en bas d'une forest qu'elles portent; Et la pente en estant fort droite, vous diriez que les arbres n'y sont pas plantez, mais qu'on les y a attachez, ou qu'ils y grimpent, tant ils y ont apparemment peu de prise. En certains endroits elle est assez large : ailleurs son canal se resserre tellement, que les peupliers qui la bordent de part et d'autre semblent se baiser, et joignent leurs branches avec vne si belle justesse, que le berceau ne seroit pas mieux fait, si l'art et la contrainte les avoient pliées.

Là ne pouvant faire ce que faisoient Scipion et Lœlius, au rivage de la Mer, où ils ne faisoient pourtant que conter les vagues, et amasser des coquilles : Favois le plaisir de regarder au fonds de Teau les choses qui se passoient dedans l'air, et de voir nager tout ce qui voloit. C'estoit l'amusement qui m'entrelenoit, en attendant le coucher du Soleil, où je ne raanquois jamais de me trouver au milieu de la Prairie, afin de considérer à mon aise cette riche effusion de couleurs qu'il verse en se retirant, et dans laquelle il semble qu'il tempère ses rayons pour les rendre supportables, et qu'il adoucit sa lumière pour espargner nostre veuë.

Mais n'ayant à jouyr que fort peu de temps du contente-

ment que je recevois à l'aller admirer tous les soirs, et à regarderies précieuses traces qu'il laisse dans le Ciel, quand îl se couche, les diverses couleurs qui se forment de la dissolution de ses rayons, il n'y a voit point moyen de me ramener au logis que la nuit ne fust venue, et n'eust mis fin à la magnificence du spectacle qui me retenoit dehors. Parce qu'une saison si heureuse ne pouvoit pas eslre longue, j'en voulois posséder tous les instans, et estois si bon mes- Tiager des moindres parties de sa durée, que j'aimois mieux prendre le serain que de perdre les restes du jour. Et ne plus ne moins que nous redoublons nos caresses aux personnes que nous aimons, quand nous nous en devons bien-lost séparer, et que les vieillards désirent plus ardemment la vie îl laquelle ils n ont quasi plus de part; ainsi j'avois de violentes passions pour vn bien qui s'enfuyoit de moy, et que le voisinage de THyver me raenaçoit à toute heure de me ravir.

Quand je le vis approcher, ou ne me vit plus suivre ma première forme de vie, ny faire, comme auparavant, plusieurs pièces de Tapresdinée. le n'estois sociable que jusqu'à midy ; incontinent après je sortois tout seul, et n'avois point de patience que je ne vinsse retrouver ma chère rivière : le long de laquelle me promenant vn jour à l'accoustumée, et ce fut, s'il m'en souvient bien, le mesme jour que nous receusmes la nouvelle de la reddition de la Rochelle, j'apporceus tout d'un coup à la rive de delà je ne sçay quoy de jaune et de bleu, qui se monstroit parmy les peupliers, et faisdit remuer les roseaux. L'Enéide de Virgile, que je tonois d'aventure entre les mains, et où je venois de lire l'apparition du Tybre à Enée, qui se fit à peu près de la mesme sorte, m'avoit tellement mis dans l'esprit les folies de la Poésie, que je m'allay d'abord imaginer, que le fantosme que je découvrois pouvoit estre le Dieu de nostre fleuve. Mais je corrigeay aussi -tost 1 extravagance de ma pensée, et

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n ŒUVRES DK BALZAC.

vis distinctement vn homme blond , qui me presentoit vn bonnet de peluche bleue. A quoy reconnoissant qu'il avoit besoin de^ charité, et le canal n'estant pas si estroit en cet endroit là, que je luy pusse jetter Taumosne que je luy voulois faire, je fis signe à vn pescbeur qui tendoit ses filets à vingt pas de moy, de l'aller prendre avec son bateau.

C'estoit vn Gentil-homme Flamand qui venoil d'Espagne, et qui tout pauvre et tout deschiré qu'il estoit, ne laissoit pas de sentir son homme bien né, et d'avoir fort bonne mine, quoy qu'il fust en fort mauvais équipage. le sceûs de luy que retournant de Lorette il avoit esté pris par vn vaisseau Turc, et mené en Alger avec quelques autres Chrestiens, qui pour espargner la despense qu'ils eussent faite par terre, avoient loué vne petite barque à Ancone, qui les devoit porter jusques à Marseille, il me récita au long l'histoire de ses mal-heurs ; le fascheux traitement qu'il avoit receû de quatre differens Haistres, qui l'avoient achepté Tun de l'autre, et l'insupportable humeur du dernier, qui n'ayant ny raison, ny humanité, luy doubloit toutes les charges de la servitude, et le mist en fin en tel estât, que se l'estant rendu entièrement inutile, il fut contrainct de le laisser pour vne pistole à vn Religieux de la Mercy.

Il n'oublia pas de me faire la description de ces deux effroyables prisons qui sont sous la ville d'Alger, et qu'on peut nommer à bon droict les sepulchres des vivans; puis qu'on y enterre tous les soirs douze mille esclaves, et qu'on les en tire tous les matins, pour les envoyer à leur travail ordinaire. Et certes il se plaisoit si fort sur cette matière, et s'y enfonçoit quelquefois si avant, que je voyois assez que les peines passées luy estoyent des contentemens presens, et que le bien que nous espérons ne flate pas davantage nostre imagination, que le mal que nous avons souffert contente nostre mémoire. le lui donnois donc, pour l'obliger, la plus paisible, et la plus favorable audience qu'il eust pu désirer

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d'un auditeur extrêmement curieux : le m'interessois en ses disgrâces par les fréquentes exclamations dont j'accompagnois ce qu'il me disoit, et luy laissois redire plusieurs fois vne mesme chose sans l'interrompre , afin de ne sembler pas luy vouloir ester la liberté, qu'il ne venoit que de recouvrer.

Aussi rayant longuement escouté par complaisance, je luy fis à mon tour quantité de questions pour ma satisfaction particulière, et le lassay peut-estre de respondre à force de l'interroger. le voulus sçavoir de quelle police vsent les Mores, quelles coustumes ils observent, et à quels exercices ils s'adonnent. Entre autres choses il me conta, que tous les Vendredis ils font des prières publiques à Dieu de leur rendre le Royaume de Grenade, et maudissent la mémoire du dernier Roy, qui ne le sceût pas défendre contre Ferdinand. Il m'informa de beaucoup de semblables particularitez, que l'histoire ne m'avoit point apprises; et bien qu'il me fust impossible de le retenir plus de deux jours, quelque prière que je luy fisse de demeurer davantage, je receûs à mon aise durant ce temps-là tout le profit qu'il avoit tiré d'une triste expérience, et de la multitude de ses malheurs.

Mais véritablement ce qui me pleut davantage en son entretien, et me laissa vne pleine et entière satisfaction de la rencontre que j'avois faite , ce fut qu'après luy avoir demandé si les Mores avoient autant de curiosité que moy, ou si comme les autres Rarbares , ils vivoient en vne profonde ignorance des affaires estrangeres ; Il me fit response qu'il ne se parloit aujourd'huy en toute l'Afrique que des victoires de nostre Roy, et que la Rochelle avoit esté cause cette année de mille gageures, et de quasi autant de querelles: jusques-là que parmy les esclaves vn François s'eslant picqué contre vn Espagnol, qui soustenoit qu'elle ne se prendroit point, et que le Roy n'en sçauroit venir à bout sans l'assis-

tance du Roy d'Espagne; le François ne pouvant souffrir cette parole, et n'ayant rien pour la repousser, se fit des armes de ses propres chaisnes, et en frappa si rudement son compagnon, qu'il Testendit tout roide mort aux pieds de leur commun Maistre.

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