CHAPITRE PREMIER
ARGUMENT
Considérations sur l'histoire précédente. Difficulté de la matière entreprise par TAutheur. Ce qui l'oblige de la traiter, bien qu'il ne se sente pas assez fort pour en soustenir la dignité. Confession ingénue de sa foiblesse. Acle de sa recognoissance envers le Prince, par le bien-fait duquel il jouit paisiblement de son loisir, et de toutes les belles choses qui sont descrites en l'Avant-propos.
Certainement cette action me sembla si peu commune, que si celuy qui me la racontoit ne me Teust asseurée par de grands et de religieux sermons, il faut avouer que je la trouvois trop belle, pour la croire véritable. Mais le tesmoignage qui m'en fut rendu, ne me devant pas estre suspect, tant parce qu'il sortoit de la bouche d'un Gentil-homme, originaire de la Flandre Espagnole, et par conséquent subjet du mesme Prince que le mort, que pour d'autres considérations assez fortes : le fus ravy d'aise de voir que sur Textreme vieillesse du monde, et dans le déclin de toutes choses, la France portoit encore des enfans, dignes de la première vigueur de leur mère.
Vn si généreux exemple me donna de Uamour, et en mesme temps de la jalousie, le fus extraordinairement émeu, et dis en moy-mesme : Puis que de pauvres captifs, qui respirent à peine sous la pesanteur de leurs fers, aiment
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si chèrement vn Prince, qui ne les a point délivrez de la servitude, et à bien dire, n'ayant ny mains ny forces, tuent les ennemis de sa Couronne par leur seul courage : Puis que les esclaves d'Alger deviennent soldats de Louis le Idste, et que ceux qui ne participent point à ses prosperitez , prennent part neantmoins à sa gloire : Qiielle apparence y a-t'il que vivant en vne Province, dont il est plus particulièrement le libérateur que du reste de la France, et le principal fruit de ses travaux appartenant à mon Pays, je regarde d'un esprit indiffèrent tant de biens qu'il nous a faits, et jouisse en secret et sans dire mot, d'une lasche et stupide félicité? Quelle apparence y a-t'il qu'estant dans le champ de la victoire, et ne voyant autour de moy que des Peuples racheptez, et des ennemis abbatus, la présence d'un si glorieux objet ne puisse exciter mon oysiveté, et me donner vne pensée généreuse? Quelle apparence, que je ne me réveille point à ce grand bruit, qui se levant icy, se fait entendre aux extremitez de la Terre, et que je ne reçoive aucune impression d'une lumière si proche et si éclatante, qu s'espand desja au delà de la Mer, et jette ses rayons jusques dans les cachots de Barbarie?
Il faut estre touché plus vivement de la bonne fortune publique, et mieux connoistre son propre bien. Il faut produire quelque acte de nostre joye, s'il n'est plus temps de rendre des preuves de nostre courage,. et tesmoigner que nous aimons TEstat, si nous n'avons esté capables de le servir. Il ne faut pas davantage demeurer dans l'assoupissement et le silence de l'admiration. Il ne faut pas que je sois le seul muet parmy les acclamations du peuple, ny le seul artisan inutile dans les préparatifs du triomphe.
le crains bien neantmoins à cette heure que je considère les choses d'une veuë tranquille, et que je suis revenu du transport où j'estois, que la pauvreté du lieu où je suis ne me fournira pas de quoy travailler assez dignement à vne si
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noble et si illustre besongne. Nous n'avons point de carrière de marbre, ny de mine d'or, d'où je puisse tirer les ornemens que je desirerois. L'abondance de Paris ne se rencontre point au village. Nostre terre contente grossièrement le besoin, mais elle ne donne rien aux délices. En vain aussi cbercherois-je la communication d'autruy, et le secours de la conférence , ne voyant quasi que des objets qui ne parlent point, et passant ma vie parmy les choses mortes et inanimées. Qu'est ce que me peuvent apprendre les arbres et les rochers? Qu'y a-t'il de commun entre l'Agriculture et la Politique? Qui puis-je consulter où je ne trouve personne? Depuis que la Cour s'est esloignée d'icy, les nouvelles ne vieillissent-elles pas à venir jusques à nous? Suis-je pas des derniers à qui la Renommée les apporte? Les sçay-je qu'après qu'elles sont publiques et imprimées?
le n'ay pas acquis d'ailleurs beaucoup de pratique des choses du monde. On ne m'a point donné de mémoires, ny d*instructions, pour suppléer au défaut de la connoissance que je n'ay pas. le chemine sans guide, et sans compagnie. Tous les avantages qu'un autre pourroit avoir, me manquent, et j'avoue que je suis fort mal pourveu des qualitez nécessaires pour soustenir la dignité du dessein que j'ay entrepris. Neantmoins je me sens comme forcé de me produire en cette occasion. H m'est impossible de résister au mouvement intérieur qui me pousse. le ne sçaurois m'empescher de parler du Roy et de sa vertu : de crier à tous les Princes, que c'est l'exemple qu'ils doivent suivre; de demander à tous les peuples et à tous les aages, s'ils ont jamais rien veu de semblable. Vn Hermite veut dire son advis de ce qu'il y a de plus magnifique, et de plus pompeux en la vie active. le veux me jetter avec mon simple sens commun dans les plus grandes affaires de la Chrestienté. le veux traverser la Mer avec vne claye.
C'est pourquoy je ne doute point que je ne me hazarde
extrêmement, et que je ne coure fortune de me perdre dés le port. Ma témérité ne me peut réussir que par miracle : le ne puis me rendre remarquable que par mes erreurs. On verra bien aux mescontes de mes escrits que je suis estranger du monde, et habitant du désert. Toutefois puis qu'en ceey je n'exerce ny de charge civile, ny de charge militaire, puis que je ne donne point d'Arrests , ny ne mené de gens à la guerre, et qu'une personne privée peut faillir, sans que ses fautes soient dangereuses, je me console de ce que les miennes ne feront point de mal à ma Patrie, et que ma plus grossière ignorance ne luy coustera pas la vie du plus inutile de ses Citoyens. le renonce à tout ce que j'ay prétendu en Tart de bien dire, pour m'acquiter d'une action de pieté : Ma réputation ne m'est point si chère- que mon devoir, l'aime mieux qu'on blasrae mon zèle que ma dureté, et ma violence que ma langueur : le n'aspire point à la gloire; je satisfais seulement à ma conscience.
Et s'il est vray qu'il n'y a personne à qui la jouissance du repos soit plus sensible, qu'à celuy qui le sçait gouster par le moyen de la Philosophie, qui apprend à bien devoir, encore qu'elle ne donne pas de quoy payer; ce seroit à faux que je ferois profession d'une estude si honneste, si des effets je ne montois à la cause, et ne rendois quelque preuve de reconnoissance au second fondateur de cet Estât, par le bien fait duquel je resve icy en seureté sur le bord de la Charante , je considère à mon aise les diverses beautez de la Nature, et possède sans trouble toutes les richesses de la campagne.
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