‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 16 sur 90 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

ARGUMENT

Conséquence de la prise de la Rochelle. Avantages que le Prince en tire. Commencement d'un siècle nouveau. Establissement de Tauthorité Royale. Les Rebelles abbatus, les Grands humiliez. 11 ne se parle plus de conférences ny de traitez de paix; on obéit à vne simple lettre de cachet. Ceux qui sont en liberté sont aussi peu à craindre que les prisonniers. Dans peu de temps la rigueur des loix ne sera plus nécessaire parmy nous. Toutes choses se maintiendront par l'authorité el par la réputation du Prince. Estât des affaires de Languedoc. Le gros des Prolestans dans Tobeissance. Les Mareschaux de Ghastillon et de la Force dans le service. Pourquoy parmy (les Rebelles on ne peut ny donner ny prendre de confiance.

Ces formidables bastions , qui nous empeschoient de voir le Ciel; qui avoient esté bastis du sang et des larmes de nos pères, et dont Tombre estoit si funeste à trois Provinces voisines, ne menacent plus nostre liberté. l/Asyle des meschans est tombé par terre ; il n'en reste que des traces et des ruines, qu'on monstre aux passans. L'Eglise a sa revanche des lieux saints qu'on luy a abbatus, et des images qu'on luy a brisées. Il n*y a plus de trou, ny de caverne pour retirer cette beste furieuse, qui venoit courir jusques dans nos portes, et s'en retournoit superbe et fiere de nos despouilles. Elle est maintenant exposée aux jeux et à la risée des enfans : Elle est devenue le spectacle et l'amusement

du peuple. Elle ne sçauroit plus se défendre que du cœur : On luy a arraché les dens et les ongles.

Ce n'estoit pas certes vne petite entreprise, ny qui eust besoin d'un moindre courage que celuy du Roy. Et quand je considère que nos propres frères estoient nos ennemis naturels, et qu'il y avoit plus de différence entre deux François, qu'entre vn François et vn Moscovite; et qu'aujourd*buy ce généreux Prince nous a tous reconciliez par sa victoire, et tous réunis dans son service , je ne voy point de conqueste qui se puisse offrir à son ambition, qui vaille celle qu'il a desja faite. Les avantages qu'il en tire ont beaucoup d'éclat, pour esblouir les yeux du vulgaire; mais ils ont aussi beaucoup de solidité, pour contenter les esprits des sages. La gloire qui luy en vient, pesé pour le moins autant qu'elle brille; et c'est la parfaite guerison de son Estât, et non pas vn vain ornement de son Histoire.

Et de fait, outre qu'il a pris plus de villes qu'il n'y en a dans le Royaume de Naples, et dans celuy de Sicile : Que tantost il a affoibly l'Estranger, et qu'il l'a tantost deshonoré; qu'il luy a tousjours fait recevoir, ou des pertes ou des affronts : Outre qu'il a imposé vn joug à la plus orgueilleuse partie de la Nature : qu'il a planté dans la Mer des écueils artificiels, pour échouer les flottes de ses ennemis, et que la force de sa resolution a surmonté la violence des Elemens et des Astres : Il peut encore dire avec vérité, qu'il a rendu tout le monde sage ; qu'il s'est fait d'autres Subjets, et vn autre Peuple, et (|u'aux termes où il a réduit les factieux, le pis qu'ils puissent faire, c'est de faire de mauvais souhaits, et de désirer que le temps se change.

La paix qu'il nous a acquise, est sans doute d'une bien plus forte, et bien plus durable matière, que toutes celles que nous avons veuës. Ce n'est ny la nécessité des affaires, ny la lassitude de la guerre, ny l'appréhension de ses divers evenemens qui l'a obligé de la nous donner. Elle est sortie

LE PRINCE. 2i

librement de son esprit, après vne entière et pleine victoire; après que la dernière racine du mal a esté coupée, et que les choses ont esté mises hors de la puissance de la Fortune. Elle est fondée sur la destruction de tout ce qui la pouvoit jamais troubler, et nostre repos est si puissamment et si solidement estably, que si TAdmiral de **** et le Mareschal de **** revenoientau monde, avec toutes leurs subtilitez, et toutes leurs ruses, ils ne seroient pas capables de nous donner seulement vne fausse allarme.

Il ne faut donc pas craindre que ces grands Esprits, qui ont tenu leur siècle en perpétuelle inquiétude ; qui ont excité des orages dans la sérénité des plus beaux jours, et qui maintenant demeureroient oisifs, ne sçachant par quel endroit nous faire du mal, ayent laissé des disciples plus sçavans qu'eux, et plus ingénieux à la ruine de leur patrie. Il ne faut pas craindre, comme auparavant, que les mescontentemens des particuliers fassent naistre les misères publiques, ny que le premier mouvement de leur cholere soit suivy de la prise des villes, et de la désolation de la campagne. Toute leur mauvaise humeur se passera à Tavenir dans leur cabinet, et contre leurs domestiques : Ils se fascheront à meilleur marché qu'ils ne faisoient, lors qu'il n'y avoit pas assez de charges et de gouvernemens pour les appaîser. L'Estat ne donnera pas plus de peine à conduire, qu'une maison bien réglée. Tout obeïra, depuis les enfans jusqu'aux mercenaires; et cette multitude de Roys qui a si long-temps partagé la France, sera enfin réduite au droict commun, et rendra à vn seul la souveraineté qui estoit divisée entre plusieurs.

Qui est-ce, à vostre advis, qui voudra adjouster ses malheurs à ceux des autres, et suivre l'exemple de tant de gens qui se sont perdus, ou qui sont encore tous moittes, et tous degouttans de leur naufrage? Qui est-ce qui pourra songer à de nouvelles broiiilleries, s'il se souvient de ce qu'il a veû;

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et avoir de Tesperance, s'il n'a tout à fait perdu la mémoire? Qui sera le téméraire qui se mettra au devant de cette prospérité impétueuse, qui a emporté le Bearn, la Guyenne, le Languedoc et le Dauphiné? Et où se cachera vn pauvre rebelle, puis que d'un costé le travail de soixante ans, et l'iDdiistrie de tous les Mathématiciens de l'Europe, et de l'autre la Mer et l'Angleterre n'ont sçeu conserver la Rochelle dans sa désobéissance?

Il n'y a rien de si fort naturellement, ny de si achevé par l'artifice des hommes, qui puisse résister à la présence du Roy. Il n'y a point de grandeur qui ne s'humilie devant la sienne, il n'y a point de finesse qui ne soit foible contre sa prudence. Les places qui eussent attendu le canon il y a dix ans, se rendront à la veuë de sa livrée. Deux lignes signées de sa main, et portées par vn Valet de pied, feront obeïr ceux qui eussent voulu l'autre jour des traitez de paix, et des conférences réglées pour rentrer avec cérémonie dans leur devoir. Qu'il commande à qui que ce soit de luy venir rendre conte de ses actions , il ne délibérera point s'il doit partir, quoy qu'il doive craindre le succez de son voyage : il apportera sa teste, et n'envoyera point de Manifeste. Qu'il délivre quand il luy plaira les prisonniers; pour estre en liberté, ils ne seront pas moins en sa puissance. Il ne se dessaisira point de leur personne, il élargira seulement le circuit de leur prison. Il les tiendra par de plus longues chaisnes que les premières, et les laissant vivre avec le reste de ses Subjets, il ne fera qu'augmenter le nombre des gardes qu'il leur donnoit. De sorte que bien-tost les peines et les supplices ne seront plus nécessaires en son Royaume. On ne se servira plus de ces remèdes fascheux, que la foiblesse et l'impuissance des hommes ont mis en vsage, et qui ne peuvent conserver le tout sans la perte de quelque partie. L'Estat se maintiendra par la réputation du Prince, et le Prince sera redoutable par sa seule authorité.

le parle de ce qui luy reste à faire en Languedoc, comme d'une chose desja faite. Sa fortune nous est trop connue pour douter du succez d'une action , qui aux termes où les affaires se trouvent, seroit mesme facile à vn mal-heureux. Il y aura de la presse à se rendre au Roy. Les Sages ne chercheront point de gloire en vne faulse réputation de constance. Ils prendront conseil de leur condition présente, sans se ressouvenir mal à propos de leur prospérité passée. Ils n'attendront pas que la nécessité les contraigne à venir demander la paix en chemise, et aimeront mieux se fier à vne parole qui ne peut manquer, qu'à des murailles qui se peuvent prendre.

Au pis aller, il combattra contre des gens qu'il a coustume de vaincre, et qui n'estans soustenus que d'un peu de desespoir qui les porte, seront incontinent consommez par ses forces, par son courage, et par son bon-heur. 11 ne faut plus que nos hérétiques fassent estât de Chefs, de Party, de Villes, ny d'Assemblées ; il ne leur demeurera que leur hérésie, laquelle estant mise à nud, et despouillée de ces avantages humains, qui couvroient sa naturelle laideur, perdra tous les joui's ses vieux Partisans, et n'en acquerra point de nouveaux. Quelques-uns s'y tiendront encore par commodité, et parce qu'il fasche aux paresseux de démesnager d'un lieu en vn autre; mais personne ne s'y arrestera pour y mourir, et les plus opiniastres s'ennuyeront de disputer vne Cause infortunée, si souvent et si solennellement perdue, abandonnée de Dieu et des hommes.

M. le Mareschal de ***** et M. le Mareschal de ***** les plus avisez et plus considérables de cette Secte, sont habitans de Paris, et le Roy n'en est pas moins asseuré que du Prévost des Marchands. L'un est saoul de la guerre civile, l'autre n'en a jamais voulu taster, et tous deux sçavent assez quelle servitude c'est que de commander à des Rebelles, parmy lesquels outre que les meilleures actions ont besoin

d'abolition, que les victoires sont des parricides, et qu'il n'y a pas seulement espérance de recevoir vne mort honneste, il ne se peut encx)r6 ny apporter, ny trouver de confiance, à cause qu'il y a du mérite à tromper, et qu'en quittant son party, on fait son devoir.

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