‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 17 sur 90 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ARGUMENT

Le Duc de Rohan subsiste encore avec vne armée. Il est habile et inlelligent. 11 a de rexperience el du courage. Mais tout cela est foible contre le Prince. Misérable condition d*un Chef de Part. Il fout qu'il soit esclave d'une infinité de Maislrcs, et qu'il promette vne chose pour en obtenir vne autre. Le moindre artisan luy demande raison de sa conduite. Chacun croit avoir pareille part à vne puissance qui n'appartient de droict à personne. Agitation et inquiétudes de son esprit. 11 voudroit bien retourner à sou devoir, s'il sçavoil par où sortir de sa faute. L'ancienne Politique ne luy t'ait point espérer de seureté, mais la bonté du Prince corrige l'ancienne Pofitique. Il est capable de servir, et mérite d'estrc conservé. C'est vn malheureux qu'on aime. Tout le reste des Rebelles est odieux.

Pour M. de ***** je ne croy pas qu'il ait l'esprit incurable, et qu'il suive le mal par élection. La tempeste Ta jette dans la révolte, et il connoist bien qu'il n'y a point de si mauvaise place auprès du Roy, qui ne vaille mieux que la Généralité de son Armée. H a beau estre habile et laborieux, ses entreprises sont semblables aux efforts d'un

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homme qui songe ; il se travaille, et se débat inutilement. On ne sçauroil rien faire en dépit du Ciel. Il void vne puissance supérieure, qui renverse d*enhaut tous ses desseins, et toute la prudence humaine abbatuë par la force de la destinée.

Davantage, en quelque lieu qu'il soit, il est esclave d'une infinité de Maistres, et craint autant les siens que les ennemis. Son authorité, qui n'a pour fondement que la passion du menu Peuple, est bastie sur de la boue : elle dépend de la fantaisie d'un artisan, qui croit avoir droit de luy demander raison de tout ce qu'il fait, et de tout ce qu'il ne fait pas, et de l'appeller traistre toutes les fois qu'il sera malheureux. Le plus ferme serviteur qu'il ait n'est pas à l'espreuve de mille escus de pension. H n'a pas vn homme sous sa conduite qui luy rende vne vraye obéissance, et à qui il ne faille qu'il promette quelque chose pour en obtenir vne autre. Ils pensent tous aucunement estre égaux à luy par la société du mesme crime, et que chacun a pareille part à me puissance qui n'appartient légitimement à personne.

Si bien que pour se conserver cette vaine image de commandement sur eux, il faut qu'il les gouverne avec des artifices honteux, et que d'abord il leur souffre la licence, voire mesme contre sa propre personne. Il faut qu'il soit le flateur et le corrupteur de son Armée; que tous les jours il invente des nouvelles, pour entretenir les espérances ; qu'il compose des prophéties, pour amuser les crédules; qu'il asseure que les Casimirs repasseront la Loyre, et inonderont encore la France avec leurs Lansquenets et leurs Reistres. Qu'après cela il contrefasse des lettres de Bethlem Gabor, par lesquelles le Turc doit bien-tost venir, puis que l'Angleterre et l'Allemagne ont manqué; et que dans Tapprehension de sa prochaine ruine, et parmy les horreurs du desespoir, il ait toutes les mines et toutes les apparences d'un homme content.

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Cependant je m'asseure que depuis deux am il n'a pas receû d'autres joyes que celles qui se peuvent gouster dans l'intervalle qui est entre la condemnation et la mort. Les mauvais jours qu'il passe ne sont pas suivis de meilleures nuits, et s'il veut prendre quelque repos, en mesme temps son imagination qui veille, luy représente, ou vne sédition en son Camp, ou vne Ville qui se saisit de luy pour faire sa paix plus avantageuse, ou le poignard d'un des siens qui le tient à la gorge, ou le visage irrité de son Maistre, qui luy reproche sa felonnie, et l'abandonne aux formes ordinaires de la justice. Certes si on pouvoit voir les tourmens, et l'agitation de sa pauvre ame, je ne doute point qu'on n'en eust pitié. Nous n'avons point de volontaire dans nos troupes qui voulust se changer avec ce mal-heureux General , et qui n'entendist en ce sens-là les paroles qu'Homère fait dire à son Achille, Que ceux qui obéissent en ce monde sont plus heureux que ceux qui commandent aux Enfers.

Il n'est donc pas difficile à croire, que s'il estoit à recommencer, il ne preferast vn bannissement volontaire à sa qualité de Chef de Part ; et qu'encore aujourd'huy considérant l'avenir, qui ne luy monstre rien que de triste et de funeste, il ne porte envie aux prisonniers du Bois de Vincennes, qui attendent pour le moins en repos la miséricorde du Roy.

11 regarde bien de tous costez par où il pourroit sortir de cette confusion de divers mal-heurs, et cherche vn passage pour retourner à son devoir. Mais il n'y a point de degrez en vn précipice : On ne void gueres remonter les personnes qui s'y sont jettées, et le danger n'est pas moindre de se défaire de la Tyrannie, que de s'en saisir. Phalaris estoit tout prest de la quitter; mais il demandoit vn Dieu pour caution, qui luy respondist de sa vie, s'il se despouilloit de son authorité; et c'a tousjours esté vne commune opinion, que ceux qui ont pris les armes contre leur pays ou Contre leur Prince sont en quelque façon réduits à la nécessité de mal-

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faire, pour le peu de seureté qu'ils trouvent à faire bien. Ils n'osent devenir innocens, de peur de se mettre à la mercy des Loix qu'ils ont offensées, et continuent leurs fautes, à cause qu'ils ne pensent pas qu'on se contentast de leur repen tance.

Toutesfois la bonté du Rtjy doit asseurer les esprits que CCS maximes pourroient avoir effrayez : elle ne s'assujettit point aux règles de la Politique vulgaire, et est en estai de les adoucir, et de les changer à sa volonté. La rigueur et la courtoisie qu'on exerce dans Tincertitude des evenemens et dans la violence du mal, sont plustost des effets de nécessité que de vertu. Ce sont, à bien dire, des craintes honnestes et spécieuses, qui tesmoignent que nous ne voulons point d'ennemis puissans quand nous faisons aux nostres du pis (fu'il nous est possible; et quand nous les traitons doucement, que nous en attendons la pareille. Mais la continuelle prospérité du Roy ne donne point lieu à ces pensées ; elle oste tout soupçon d'hypocrisie à sa vertu, et laisse à son choix d'user de justice et de grâce, comme bon luy semble. Luy seul peut tirer M. de **** de l'extrémité où il est tombé, et luy donner moyen, ou de trouver vne mort glorieuse en quelque occasion esloignée qui regarde son service, ou de passer vne vieillesse tranquille dans les festes et dans les triomphes de sa Cour. Ses mains ne sont point racourcies depuis les dernières actions de clémence qu'il a faites : et si elles s'estendent sur vn homme> qui pèche encore avec remords, qui n'a pas oublié son nom ny sa naissance, et qui certes mérite qu'on le conserve, on le louera par tout de ce qu'après avoir abbatu l'orgueil des Rebelles, il ne s'attache point à l'infortune des affligez*

le n'ose pas dire que les Autheurs de la révolte qui ont renié leur Prince, et voulu vendre leur Pays à TEstranger, doivent recevoir vn si favorable traitement, et qu'il ne faille quelque exemple pour appaiser les âmes des tnorts^ et pour

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satisfaire le public. Le Roy neantmoins peut faire en cela ce que personne ne luy peut demander raisonnablement; et la douceur de son inclination a corrige souvent la sévérité de la charge qu'il exerce.

Mais quand il voudroit estre libéral de ses injures, et pardonner à des gens qui Vont si sensiblement offensé ; que feroient-ils d'une grâce, dont il leur seroit impossible de jouir au milieu d'une nation irritée? Que leur serviroit-il d'avoir la liberté , si elle leur estoit plus dangereuse que la prison, et d'estre échappez de la justice du Parlement pour s'exposer à la vengeance du peuple? Ils sont si odieux en tout ce Royaume, qu'ils n'y pourroient marcher que de nuit, s'ils y retournoient. Les plus tendres esprits ne sont point touchez de leurs disgrâces; et quoy que ce soit la nature du mal de donner de la compassion à ceux qui le voyent, ils sont hays comme s'ils n'estoient pas misérables.

On se souvient quU|s ont tousjours allumé les embrasemens que nous avons veus; qu'ils ont esté les premiers parjures, et les premiers infracteurs de la Foy publique; qu'ils se sont émeus lors que le trouble mesmes se reposoit, et ont devancé le souslevement de leur Party par l'impatience de leur propre rébellion. On se souvient qu'en pleine Paix ils se sont faits Pirates de nostre Mer, et violateurs de la franchise de nos havres; qu'ils se sont opposez à la grandeur de la France ; qu'ils ont envié la gloire du Roy, et détourné son esprit d'une généreuse entreprise hors de ce Royaume, par les empeschemens domestiques qu'ils luy ont suscitez au dedans.

Nous sçâvons qu'ils ont divisé les Roys, et rompu les Alliances des Couronnes; que leurs Harangues séditieuses ont versé le feu et le soufre de tous costez ; qu'ils ont essayé de remuer toute l'Europe contre leur Patrie ; qu'ils ont esté au bout du monde nous chercher des ennemis ; et ont fait si peu d'estat de la dignité du nom François, qu'ils n'ont point

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eu honte de se trouver au lever d'un favory d'Angleterre et (le plier les genoux devant vne puissance estrangere.

Les Rebelles d'ailleurs les regardent comme les démons qui les ont tentez, et leur ont inspiré la première fureur des armes, qui leur ont si malheureusement reiissi. Il est bien vray, qu'ils ont pressé le secours qui leur est venu, cl les ont servis cbez nos voisins avec de Taffection et du soin ; mais ils n'ont pas esté si bons conducteurs de leurs troupes, que bons solliciteurs de leurs affaires, et après avoir préparé la guerre et engagé les soldats, ils se sont contentez presque tousjours de donner des conseils^ hardis, et de délibérer généreusement. Ainsi ils ont poussé dans le péril ceux qu'ils y dévoient mener, qui leur reprochent continuellement leurs blesseures et leurs pertes, et croyent qu'ils font vn crime de vivre après la ruine de leur party. Ils ne sont pas en meilleure odeur chez les Eslrangers, et s'il estoit possible de recueillir les voix de tous les Peuples ensemble, ils seroient condamnez par vn commun Arrest du genre humain, et repoussez de tous les Asyles de la Terre.

CHAPITRK IV.

ARGUMENT

Ke Prince aimé généralement de tout le monde. L'estime qu'où fait de iuy est le fondement de cette amour. Le Huguenot est icy le rival du Catholique, il trouve son avantage particulier dans la ruine de son party. Il ne se plaint point de sa cheute, n'estant tombé que dans le sein de son 1 2

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père. Adresse du Prince à l'aire trouyer bonne sa victoire, mesmes aux vaincus. Ce n'est ny sa beauté ny sa bonne mine que nous suivons, c'est quelque chose de beaucoup plus noble. Si la France n'estoit passionnée, elle seroit ingrate.

Or il est sans doute, à mon advis, que Textreme haine qu'on leur porte vient de l'extrême amour qu'on a pour le Roy. Les offenses qui sont faictes à vn Prince juste, excitent des ressentimens vniversels, et appartiennent à tout le public. Tout homme est soldat contre les ennemis de Texcellente vertu. Il n'y en a point de si désintéressé, qu'elle n'engage dans son party; ny de si froid, à qui elle ne donne de la passion; ny de si contraire qu'elle ne change. En quelque lieu qu'elle se fasse voir, elle acquiert premièrement l'estime, qui est le fondement de Tauthorité : elle produit après des senlimens plus doux et plus tendres, et ne laisse pas mesmes à ceux qu'elle bat et qu'elle poursuit, la liberté de ne l'aimer pas.

Nous voyons les habitans des villes rasées qui adorent la vertu de leur destructeur ; qui bénissent la foudre qui les a frapez, et reconnoissent que la guerre qu'on leur a faite, n'a esté ny vn mouvement précipité de colère , ny vn effet de mauvaise volonté contre eux : mais vne nécessaire conclusion de tous les principes de la prudence, et le seul remède qui les pouvoit mettre en meilleur estât. Ils confessent qu'ils jouissent par la perte de la Rochelle, de la seureté qu'ils n'avoient pu trouver en ses prodigieuses fortifications, et ne se plaignent point de leur cheute, n'estans tombez que dans le sein de leur père. Ils ne font point difficulté d'avouer qu'ils sont obligez à la victoire du Roy, de leur tran* quillité et de leur repos; qu'il leur a donné loisir de vacquer à leurs affaires particulières, en les déchargeant de celles de leur party; et que puis qu'on n'a louché ny à leur vie, ny à leur liberté, ny à leur fortune, en leur estant des

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places qui n'estoient pas à eux, on ne leur a osté que des soucis, des inquiétudes et des peines.

Comme les vents les plus impétueux et les plus froids, se relaschent et s'adoucissent aucunement, passant par vne région tempérée : aussi les plus sévères et les plus fascheuses actions retiennent quelque chose des qualitez de la personne qui les entreprend , et perdent vne partie de leur aspreté et de leur rudesse dans la conduite d'un Prince sage et bien avisé. Le Roy a sçeu mesnager cette-cy avec tant d'adresse, qu'en faisant justice il a receû des loiianges de la propre bouche des coupables, et a porté son ressentiment à vne pleine satisfaction de l'offense qu'il avoit receuë, sans qu'il ait paru d'aigreur en son procédé, ny d'émotion en son esprit. Il a agi ne plus ne moins qu'agissent les Loix, qui ordonnent des peines et des supplices, sans se mettre en cholere, et ne sont point passionnées, quoy qu'elles soient dures et inflexibles. Tout le monde a admiré la subtilité de la main, qui en mesme temps a sauvé le corps, et percé le serpent qui Tentortilloit; qui a employé innocemment le fer et le feu, la rigueur et la vengeance ; qui a exercé vne hostilité si charitable, que les vaincus en remercient auiourd'huy le victorieux.

Il a donc à bon droict la faveur vniverselle, et les volontez des vus et des autres. En vne si juste affection le Huguenot est rival du Catholique: toute la France est également amoureuse de son Roy. Et bien qu'en s'esloignant d'elle, il luy ait laissé la paix, et d'autres gages tres-precieux; bien qu'il n'acquière point de gloire qui ne soit pour elle, et qu'à toute heure il luy envoyé des Trophées du lieu où il est, elle ne se peut consoler de son absence, qui la met en vn si haut degré de réputation en la séparant de luy. Elle est envieuse de la bonne fortune de ses ennemis, qui voyent pour le moins le visage qui leur fait peur, et jouissent de la clarté qui les esbloiiit.

Nos yeux qui ne sont jamais satisfaits des mesmes objets, qui veulent tousjours changer de beauté, et qui s'ennuyent quelquefois du jour et de la lumière, ne se lassent point de regarder nostre Prince. Quand il a passé par vne rue, le peuple court à l'autre pour le revoir : et toutesfois ce n'est pas la forme extérieure que nous suivons, quoy que les Philosophes Testiment la troisiesme partie du souverain bien. Nostre affection est plus spirituelle et plus détachée des sens : Nous sommes attirez par vne plus noble force. Vay desja dit qu'il nous a gaignez par son mérite. Par là il possède le coeur de tous ses Subjets, et possède par conséquent le lieu des véritables affections; le lieu où les hommes mettent leurs femmes et leurs enfans, et les autres choses qui leur sont chères; le lieu qui a résisté à la puissance des Conquerans, qui a tenu bon contre César, qui est fermé à ceux à qui les portes des Citadelles sont ouvertes, qui se conserve libre lors que la tyrannie se desborde sur toute la Terre.

Certes si les peuples ont eu autresfois des passions violentes pour des Princes qu'ils ne pouvoient pas encore connoistre, et qui ne leur avoient fait ny bien ny mal : Si Rome a esté idolâtre du jeune Harcellus, qui ne monstroit encore que des signes et des présages d'une future grandeur, et qui fut esteint comme il commençoit à luire : Si pour cet effet il a esté appelle, les courtes et mal-heureuses amours du peuple Romain, qui pleura sa mort amèrement, et eut vue extrême affliction d'avoir perdu ce qu'il esperoit, c'est-à-dire d'avoir perdu ce qu'il n'avoit pas; ce seroit vne honte que des bienfaits receus trouvassent moins de reconnoissance que n'en ont trouvé des bienfaits à recevoir; que nous fissions moins de cas d'une vraye et réelle possession, qu'on n'a estimé des imaginations et des désirs; que Rome eust admiré les boutons et les fleurs d'une inclination portée au bien, et que la France ne fust pas ravie de recueillir le fruit d'une vertu consommée. Ce seroit véritablement trop d'in-

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justice, si vu Prince qui a tant vaincu et tant travaillé pour nous, n'avoit pu se rendre agréable par ses peines et par ses victoires; Si les Couronnes et les applaudissements luy manquoient après le salut de TEstat et le repos de l'Eglise, qu'il a procuré, et si de parfaites obligations produisoietit des ressentiments vulgaires.

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