‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 18 sur 90 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ARGUMENT

Cet ouvrage nVst ny Eloge ny Panegyric. G*est un lesmoignage que l'authenr rend à la poslerité de la vertu de son Prince. l\ ne déclame point, il inslniit, bien que ce ne soit pas en Docteur. La flalerie ancien vice de toutes les Cours.'Eiemples de cela fort remarquables. On adore des infâmes en public dont on se mocque en particulier. Les estrangers démentent les histoires que les domestiques ont escrites. Toutes les nations ont vn mesme sentiment pour nostre Prince. Les Espagnols et les Allemans sont ses admirateurs, aussi bien que les François. Le subjei est si grand qu'on n'en sçauroit tant employer qu'il en restera.

le ne pense pas que personne m'accuse de faire le Declamateur et de vouloir agrandir de petites choses. le m'esloipe bien plus de Texcez que du défaut : et de Textremité où se jettent ceux qui abusent de leur esprit, que de celle où tombent ceux qui n*en ont point. Mon dessein n'est ny de gaigner de la créance au mensonge, ny d'apporter de Tembel-

lissement à la vérité : et nous ne vivons pas sous ces Règnes mal-heureux, où pour dire du bien de son Maislre, il falloit parler improprement, et appel 1er chaque chose par le nom d'une autpe.

En ce temps-là lors qu'un Prince faisoit de grandes cruautez, on disoit qu'il faisoit de grands exemples : Il recevoit des remerciemens de toutes les actions dont il devoit recevoir du blasme : lors qu'il payoit tribut à ses ennemis, on vouloit luy persuader qu'il donnoit pension à ses voisins et changer vn effet de servitude en vne marque de supériorité. On le loiioit d'estre vaillant, pour avoir mis vne fois son cheval en fougue, ou fait semblant de signer à regret vn traité de paix. Il n'y avoit point de fuite si honteuse qui ne fust vne retraite honorable. Ils nommoient le Lyon celuy qu'ils n'osoient nommer le Loup , et destournoient généralement tous les mots de leur vraye et de leur ancienne signification, afin de déguiser toutes choses.

Vn Empereur a triomphé de TOcean, pour avoir traisné vne armée de Rome à Calais, et s'estre contenté, ayant regardé la Mer, de faire amasser à ses soldats les coquilles du rivage. ïl y en a eu qui ont attaché à leurs chariots d'or des hommes blancs qu'ils avoient noircis, sans prendre la peine d'aller conquérir l'Ethiopie. 11 y en a eu qui ont habillé des Romains en Perses, afin de monstrer des captifs des Provinces qu'ils n'avoient point conquises; et les vns et les autres n'ont pas manqué d'Orateurs, qui les ont conjurez au nom du public de ne bazarder plus leur personne en de si dangereuses occasions, et d'vser à l'avenir de leur courage avec plus de modération et de retenue.

La flaterie donne de la Majesté à des Souverains qui auroient bien de la peine à treuver leur Estât dans la Carte. Elle bénit les dominations injustes, et fait des vœux pour la prospérité des meschans : elle bastit des Temples à ceux qui ne méritent pas des sepulchres. On flate leur mémoire quand

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on ne peut plus flater leur personne. Celuy-là jure qu'il a veu monter Romulus au ciel, armé de toutes pièces, et qu'il luy a commandé d'en venir advertir le Sénat. Claudius Fimbecille est aussi bien fait Dieu qu'Auguste ]^ sage. Vnemesme authorité consacre leurs cendres, et leur décerne les honneurs célestes. On institue des Prestres, on brusle de Tencens, on présente des sacrifices à Tame d'un hebeté; à celuy qui au jugement de sa propre mère, n'estoit que le commencement d'un homme.

Il n'est point aujourd'huy de si petit Prince en qui la prophétie de la ruine du Turc ne doive estre accomplie, s'il en faut croire à vn mauvais livre, qui aura esté fait en sa faveur. Il y a tousjours eu dans les Cours des Idoles et des Idolâtres. Il y a eu de la lascheté par tout où il y a eu de la Tyrannie. L'authorité, quoy qu'injuste et odieuse, a esté de tout temps adorée. Mais aussi il est à remarquer, que c'a esté par des personnes qui en avoient peur ou besoin ; qui en estoient subjettes ou dépendantes : car autrement ces honneurs forcez n*ont duré qu'autant qu'a duré la servitude, et ont esté seulement rendus où il estoit dangereux de les refuser. Le premier rayon de la liberté a fondu toutes les statues qui avoient esté érigées aux mauvais Princes. Cet ambitieux qui avoit rémply des siennes la capitale ville de Grèce, survesquit à tous ces beaux monuments de sa vanité, et eut le regret avant de mourir, d'en voir faire des meubles de cuisine. En plusieurs endroits, au mesme moment qu'on crie, vive le Prince, on en souhaite la mort. Souvent on s'est mocqué en particulier de ce qu'on avoit admiré en public; et les estrangers ont démenty l'histoire que les domestiques avoient publiée.

Ayant à parler du Roy, nous ne courons point cette forlune; l'Escurial en fait autant de cas que le Louvre; sa réputation est révérée au loin, comme auprès. Il est loué jusques dans le cabinet de ses ennemis; et cette voix se fait

entendre assez haut chez nos voisins, QUI NOUS POURROIT RESISTER, SI NOUS AVIONS VN SI RRAVE MAISTRE? De sorte que je ne dis rien qui soit nouveau à personne; qui ne soit confirmé par la commune réputation; que les Allemans et les Espapols ne dient aussi bien que moy : Ce n*est point vn Eloge, ny vn Panegyric que j'escris; c'est vn tesmoignage que je rends à nostre Siècle et à la Postérité. C'est vne confession que le droit des Gens et la lustice vniverselle tirent de la bouche de tous les hommes. Ceux-là roesmes qui sont séparez de nous de toute l'estenduë de la Mer; qui voyant vn autre jour et d*austres estoiles, n'ignorent point cette vérité, et s'estonnent qu'il y ait en TËurope quelque chose de plus excellent et de plus parfait que la puissance à laquelle ils obéissent.

le ne suis point en peine d'amplifier mon sujet; il est si diffus et si vaste, que je n'en sçaurois tant employer qu'il m'en demeurera : l'en laisse beaucoup plus que je n'en prens, et trouve beaucoup moins de paroles que de choses. Cette rencontre me fait voir tout à la fois la stérilité de mon esprit, la pauvreté de nostre langue, et la foiblesse de la Rhétorique. C*est vne science qui m'a trompé, et de qui j'eusse attendu de plus grands secours. Ses plus vives couleurs sont trop sombres pour représenter vne vie si éclatante que celle du Roy : Ses plus violentes figures ne peuvent suivre que lentement et de loin le progrez d'un courage si actif : Tous les termes sont inférieurs à ses actions, et partant reconnoissons l'avantage qu'a nostre matière, tant sur nostre intelligence que sur nostre art. On donne des enrichissemens aux autres, mais il les faut prendre de celle-cy, et tascher seulement de ne pas gaster ce qu'il n'est pas possible d'embellir.

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