CHAPITRE VI
ARGUMENT
Innocence de la vie du Prince. Fondement de ses autres vcrlus. Chose très-rare dans vne grande jeunesse et dans vne souveraine aulhorité. Il est beaucoup plus aisé d'estre vertueux à vn particulier qu'à vn Prince. Geluy qui commande à tout le monde, obéît aux Loix, et ne se permet rien, bien que toutes choses luy soient permises. C'est vn ciïet de la Morale de ÏEnvfi- Christ j et non pas de celle d'Aristote
le ne veux point prévenir le jugement de TEglise, ny respondre d'une vertu que Dieu n*a pas encore recompensée des félicitez de Tautre vie. le dis seulement qu'il n'y a personne aujourd'huy au monde qui sçache que le Roy pèche, et que la plus hardie, et la plus injuste mesdisance qui se puisse attaquer aux choses saintes, ne sçauroit trouver sur ses actions de quoy mentir avec couleur. Y a-fil des enfans qui se plaignent que le Prince est héritier de leur père? Y a-t'il des pères qui demandent les enfans que le Prince leur a ravis, et qui les pleurent avant qu'ils soient morts? Où void-on de beauté, à qui il ne permette d'estre chaste? Où sont les Ministres de sa cruauté et de ses plaisirs? En quel endroit a-t*il fait verser vne goutte de sang innocent? Où entend-on les cris et les gemissemens des familles qu'il a désolées? Qu'on me monstre enfin vne seule marque qu'il ait
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laissée, par laquelle la Postérité puisse sçavoir qu'il a esté jeune.
Lors que la jeunesse se rencontre avec Tauthorité, elles sont capables de produire ensemble d'estranges effets, et de mettre en feu toute la Terre. C'est vne pareille conjonction à celle qui se fait dans le ciel , de deuiP Astres également dangereux : et si la violence, qui accompagne d'ordinaire cet aage-là, n'est pas supportable en vne condition privée, bien que la crainte des Loix la retienne, et qu'elle soit liée de mille chaisnes; je vous laisse à penser ce qu'elle doit faire, estant armée des forces d'un grand Royaume, ayant les Magistrats et la Justice à ses pieds, et ne trouvant ny d'empeschement en ce qu'elle désire, ny de limites en ce qu'elle peut.
Voicy neantmoins vn homme, qui en la fleur de son aage, et dans vne souveraine fortune, ne laisse à ses passions qu'autant d'estenduë que la sagesse leur en ordonne, et leur ferme tout ce long espace que la Royauté leur ouvriroit. Voicy vn homme, qui se sçait abstenir au milieu de l'abondance, et ayant de Tappetit; qui sçait mettre des bornes par sa vertu à vne puissance qui n'en a point; et tout Prince qu'il est, mené vne vie plus modeste et plus régulière, que ne font les simples citoyens des petites Republiques.
Voicy sous les Loix et dans le devoir celuy qui ne void rien que le ciel au dessus de soy; qui ne sçauroit pécher que contre Dieu seul ; qui porte la Couronne la plus indépendante qui soit au monde, et pour lequel l'Eglise, qui lance ses foudres sur toutes les autres testes, n'a que des bénédictions et des grâces. Celuy-là, dis-je, rend vne si parfaite obéissance à la raison , et conduit ses actions avec vne si exacte probité, qu'il me semble qu'au lieu du Roy de France, je voy le Roy de Lacedemone, qui n'avoit autre avantage sur ses Subjets, si ce n'est qu'il luy estoit permis d'eslre plus vaillant qu'eux, et de faire moins de fautes.
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le ne m'estonne point que le mal soit peu connu au village, et que Ton conserve son innocence où il est difficile de la perdre. Vn homme çst bien mal-heureux, qui se noyé en vn lieu où il n'y a presque pas assez d'eau pour boire, et qui tombe sans que personne le pousse. Mais quand toutes les puissances de TEnfer s'eslevent à la fois pour l'attaquer: que ses yeux, ses oreilles et les autres avenues de son cœur sont continuellement assiégées, et que les ennemis taschent d'entrer par toutes les portes, il fait certes quasi plus qu'il ne doit, s'il soustient de si violons efforts, et s'il résiste à tant d'assaillans.
Quand les objets agréables le pressent et le poursuivent de tous costez, et que la fin des plus belles choses est de se rendre dignes de son amour : Quand le désir d'avoir s'allume en son ame par l'éclat et par la grosseur des diamans, et que pour peu qu'il fasse valoir le crime de leze-Majesté, tout ce qui est à autruy peut incontinent devenir sien ; Lors que la Fortune luy ouvre elle mesme le passage à la conqueste de rVniversf et luy dispose les choses de telle sorte, que pour toute la peine de l'exécution elle ne luy laisse que la gloire de l'événement : lors qu'il ne tient qu'à luy qu'il ne mette en chemises ses petits Voisins, et que dans quinze jours il ne recule la frontière de son Estât de cinquante lieues ; il faut sans mentir qu'il aime bien la vertu, pour ne la pas quitter en vne rencontre où le vice luy offre tant de retour, s'il le veut suivre, et qu'il ait de grandes prétentions en 'autre monde, pour mespriser tous les biens et toutes les espérances de celuy-cy.
La Philosophie ne sçauroit aller jusques-là, quelque présomptueuse qu'elle soit et quelque vanité qu'elle se donne : elle promet beaucoup, mais elle manque le plus souvent de parole : elle a du courage pour aspirer à la perfection, mais elle n'a point de force pouf y parvenir. Cette force est pro* pre et particulière aux Fidèles^ qui peuvent tout en celuy
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qui les assiste de sa puissance. Il n y a que la Morale de Itsus-Christ qui puisse former vne si excellente habitude; et c'est elle qui esleve tellement le Roy au dessus des grandeurs du monde, et le met si près du principe de toute grandeur, (ju'encore qu'apparemment il n'y ait rien de plus eminent que la Royauté, il faut pourtant qu'il descende d'un lieu plus haut, et qu'il s'abbaisse toutes les fois qu'il veut s'asseoir sur le throsne de ses Pères, et se communiquer avec les; hommes.
11 regarde desja la terre de la mesme sorte qu'on la regarde du ciel. Rien ne luy paroist grand dans vn si petit espace : Il n'y trouve rien qui mérite d'arrester ses pensées, ny d'occuper ses désirs. Tout ce qu'elle contient ne le rempliroit pas à demy. La seule possession de Dieu est capable de combler vn si large cœur. Aussi est-ce, sans plus, son amour et son ambition , sa part et son héritage. Les Peuples et les Ëstats qu'il gouverne n'en sont que les suites et les accessoires.
Celle qui prend plaisir de couronner les bergers et de mettre les Roys à la chaisne; qui est également maudite et adorée dans le monde : La Fortune, dis-je, fait tous ses desordres au dessous de luy, et est trop foible pour attaquer sa constance, et trop pauvre pour tenter sa modération. Il ne connoist d'heur ny de malheur que la bonne et la mauvaise conscience. Il est bien plus glorieux de son Baptesme que de son Sacre, et fait bien plus d'estat du moindre privilège de la Grâce que de tous les avantages de la Nature. lamais esprit ne fut mieux persuadé que le sien de l'avenir que nous attendons, ny ne receût de plus vives et de plus violentes impressions de la vérité, ny ne pensa plus hautement de la dignité du Christianisme, ny ne rendit de plus belles et de plus illustres preuves de sa créance.
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