‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 21 sur 90 · CHAPITRE VIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIl

ARGUMENT

Dévotion trompeu^ic et inleressée. Le mensonge est souvent plus vrayscmblable que la vérité. On loue la Justice, aQn d'estre injuste plus finement. 11 y en a qui s'approchent de nos mystères estans tous sanglans de leurs parricides. Leur zelc ne les dévore pas, il dévore leur prochain. Il semble qu'ils ne vont pas tant à l'Eglise pour obtenir pardon de leurs fautes que pour demander la permission de les faire. Par la familiarité qu'ils croyent avoir avecDieu, ils apprennent à le mcspriscr. Ils perdent le scrupule et ne quittent pas le mal. C'est le masque avec lequel les Grands trompent les petits, et la couleur qu'ils donnent à toutes leurg entreprises. L'oi des Indes tente leur avarice, et ils veulent faire accroire que c'est le salut des Indiens qui excite leur pieté. Ils pillent, ils massacrent par dévotion. Sur ce subjel, Maximes de la bonne et de l'ancienne Théologie. Expédions dos nouveaux Docteurs, qui ont trouvé le moyen d'accorder le vice avec la vertu, et de pouvoir pécher en conscience.

Toutesfois la pluspart de ceux-là se tiennent dans les bornes d'une innocente folie. Leur volonté est entière; quoy

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que leur entendement §oit blessé, lis sont trompez par quelque ombre et quelque image de Religion , qui se présente par tout à eux ; mais ils ne se servent point de la Religion pour tromper personne, et n'assujettissent pas à leurs desseins particuliers celle qui doit estre la Reyne et la Maistresse des choses humaines. H se void donc dans le monde des pipeurs qui paroissenl ce qu'ils ne sont pas , et ne louent la lustice qu'afin d'estre injustes plus finement. Il se void des Pharisiens qui nettoyent le bord de la coupe ^ estans pleins d'ordure et de rapine au dedans; qui édifient les sepulchres des Prophètes, et parent les monumens des Saints, estans tous prests de les tuer encore s'ils revenoient au monde leur dire la vérité et reprendre leur mauvaise vie.

Le jugement qui se fait de la bonté des choses par leur simple dehors et par leur couleur extérieure, n'est pas tousjours infaillible. Quelquefois le mensonge est plus vray-semblable que la vérité, et le mal a plus d'apparence de bien que le bien mesme. Personne ne doute que ce ne soit vne oeuvre de miséricorde de racheter les prisonniers, de payer les debtes des misérables, de distribuer du blé au peuple en temps de cherté; et neantmoins dans les Republiques bien policées on a puny des hommes pour avoir exercé de ces œuvres de miséricorde, et beaucoup de meschans citoyens sont venus par là à la Tyrannie. Combien y a-t'il eu de faux Philosophes, qui sous vn visage austère ont caché de sales affections; qui ont mesprisé la gloire par orgueil et non pas par humilité; qui ont fait profession de la pauvreté pour se faire révérer des Princes?

Dans la besace de ce fameux Cynique, qui parut du temps de Lucian, où Ton croyoit qu'il n'y eust que des fèves et du pain bis, on trouva vne balle de dets, vne boette de senteurs et le portrait d'vne femme. Celuy que vous pensez qui s'en soit fuy au désert pour vacquer à la contemplation avec moins de divertissement, y est allé peut-estre pour faire la

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fausse monnoye avec plus de seureté . Nous avons ouy parler d'vn Prince qui se retiroit règlement toutes les bonnes festes dans les maisons Religieuses, et là tandis qu'on croyoit qu'il examinast sa conscience et qu'il fist ses exercices spirituels, on Ta surpris souvent qu'il faisoit des dépesches et qu'il donnoit des audiences secreltes. Ne vous fiez pas à la feinte humilité, ny au mauvais habillement de ce Directeur des consciences, qui semble se préparer tousjours à la mort; car au dedans il est tout vestu de pourpre; il a Tambition de quatre Roys; il a des desseins pourvu autre siècle. Mais sur tout défiez-vous de ces ouvriers d'iniquité, de ces hommes puissans en malice, qui lèvent au ciel des mains impures, et ne craignent point de s'approcher de nos redoutables Mystères, estans tous sanglans de leurs parricides.

Ils sont cruels, ils sont incestueux, ils sont sacrilèges, et ne laissent pas d'estre dévots. Leur dévotion corrige leurs gestes et reforme leurs cheveux, mais elle ne touche point à leurs passions ny à leurs vices. Ils mettent toute la vertu à louer les **** et à dire mal des Huguenots. 0 qu'ils feroient de grands exploits en vn massacre, et qu'ils seroient vaillans contre des personnes endormies, et qu'on auroit convié à des nopces. Leur zèle qui, selon l'intention du saint Esprit, les devroit dévorer, dévore leur prochain, et brusle les villes et les Provinces. Us ne gaignent rien de la fréquentation des choses saintes que le mespris, qui naist de la familiarité, et la coustume de les violer. Ils en deviennent plus hardis meschans, et non pas plus gens de bien : ils perdent le scrupule, et ne quittent pas le mal.

Tellement qu'il est à croire qu'ils ne vont pas tant à l'Eglise pour obtenir pardon de leurs fautes, que pour demander permission de les faire, et avoir authorité de pécher. Et comme quelques-vns des premiers Chrestiens ne faisoient point difficulté de s'enyvrer, estans assis sur le tombeau des Martyrs, ils se figurent aussi que toute autre meschanceté

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leur est permise, pourveu que d'ailleurs ils demeurent dans quelque apparence de pieté.

La pluspart des Grands ont eu de tout temps cette belle dévotion, et quoy que ce soit vn masque fort vsé et reconnu d*vn chacun, il ne laisse pas pourtant de servir tousjours, et d'abuser encore le Peuple.

Ne connoissons-nous pas ceux-là qui meslent Dieu parmy toutes leurs passions, qui le font entrer dans tous leurs interests, et Temployent à toutes sortes d'usages? S'ils vsur pent vn Royaume, sur lequel ils n'ont aucun droit que celuy de la bienséance ou de la force, ils disent que c'est pour empescher que les ennemis de l'Eglise ne s'en saisissent, et pour aller au devant d'vn mal qui n'arrivera possible jamais. Si leur avarice les fait traverser les Mers et courir au bout du Monde, ils publient que c'est le bien des âmes qui les y attire et le désir de sauver les Infidèles. Et toutesfois il est vray que la charité de ces bons Chrestiens ne va qu'au pays où le Soleil fait de l'or, et ne s'est point encore tournée vers les dernières parties du Septentrion, où il y a bien des âmes à convertir, mais où il n'y a que de la glace et des neiges à gâigner.

Ils ne veulent le salut que des Peuples du Pérou et de la Mexique ; et encore estant arrivez chez eux, ils leur parlent si peu de nostre Foy et leur vendent si chèrement vn crayon confus et imparfait qu'ils leur en figurent, qu'il est aisé à voir que le prétexte qu'ils prennent n'est pas la cause de leur voyage. D'abord ils enlèvent dans leurs vaisseaux toutes les richesses qui paroissent sur la face de la Terre, et consomment ensuite des générations entières à chercher celles qui sont cachées dans les Mines. De manière qu'ils ne vient pas vne pistole en l'Europe, qui ne couste la vie d'vn Indien, et qui ne soit le crime d'un Catholique.

Cependant on laisse crier la vieille Théologie dans les Escholes et dans les chaires des Prédicateurs, où elle n'est

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écoutée que des enfâns et des femmes. Elle ditassez, « Qu'vn (( petit mal est défendu, quand il en devroit naistre vn grand <( bien ; Que si le Monde ne se peut conserver que par vn « péché, elle est d'advis qu'on le laisse perdre; Que ce n'est (i pas à nous à troubler l'ordre de la Providence, et à nous ff mesler des affaires supérieures ; Que Dieu a mis entre nos (1 mains ses commandemens et non pas la conduite de rVni- « vers, et qu'il faut que nous fassions nostre devoir, et que a nous luy laissions faire sa charge, j»

II est venu depuis vue autre Théologie, plus douce et plus agréable; qui se sçait mieux ajuster à l'humeur des Grands; qui accommode toutes ses maximes à leurs intentions, et n'est pas si rustique et si incivile que la première. La Cour a produit de certains Docteurs, qui ont trouvé le moyen d'accorder le vice avec la vertu, et de joindre ensemble des extremitez si éloignées. On donne aujourd'huy des expédions à ceux qui ont volé le bien d'autruy, pour le pouvoir retenir en saine conscience. On enseigne aux Princes à entreprendre sur la vie des autres Princes, après les avoir déclarez Hérétiques en leur cabinet. On leur apprend à abbreger des guerres, dont ils appréhendent la longueur et la dépense, par des assassinats où ils ne bazardent que la personne d'un traistre , et à se défaire de leurs propres enfans sans aucune forme de procez, pourveu que ce soit du consentement de leur Confesseur.

Outre cela , comme si nostre Seigneur estoit mercenaire, et qu'il se laissast corrompre par presens : comme si c'estoit le lupiter des Payons, qu'ils appelloient au partage de la proye et du butin; Apres vn nombre infiny de crimes, dont ils sont coupables, on ne leur demande ny larmes, ny restitution, ny pénitence; il suffit qu'ils fassent quelque légère aumosne à l'Eglise. On compose avec eux de ce qu'ils ont pris à mille personnes pour vne petite partie, qu'ils donnent à d'autres à qui ils ne doivent rien, et on leur fait accroire

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que la fondation d'vn Convent ou la dorure d'une Chapelle les dispense de toutes les obligations du Christianisme et de toutes les vertus morales.

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