‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 22 sur 90 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ARGUMENT

Véritable pieté du Prince. Il rejette la Théologie complaisante comme Kart de charmer et d'empoisonner. Sa Religion n*est pas secrette et mentale. Il en rend chaque Jour des actes publics, et a soin par son exemple de l'édification de son peuple. Elle a son siège en l'eniendcment, où elle seroit oisive si elle ne descendoit dans le cœur, et imparraite, si de là elle ne sortoit an dehors par des effets excellens. Il ne la faut pas seulement considérer à l'Autel et à l'Oratoire où elle traite sans péril avec Dieu. Elle va dans les tranchées : elle paroist à la teste des troupes; elle met à tous les jours la plus précieuse vie qui soit au monde. On obtient les victoires de Dieu, mais c'est en travaillant et en agissant. Il veut estre prié à la guerre de cette sorte, et exauce bien plustost les courageux que les lasches. Exemple de la légion foudroyante sous l'Empereur Marc Aurelc, de l'Empereur Theodose en la défaite du Tyran Eugène, du Roy au combat de Rié et en plusieurs autres occasions. Cette dévotion victorieuse a acquis aux Roys de France le superlatif de tres-Ghrestiens. Les tesmoignages qu'elle a receus de la bouche des Souverains Pontifes. Outre la vaillance naturelle et la raisonnable, elle en produit vne troisiesme, qui est vne espèce de fureur divine, dont les Princes Orthodoxes ont esté agitez lors qu'ils ont tait des actions extraordinaires. Par quelle raison on obeyt à vn Prince qui craint Dieu, et pourquoy il trouve de la soumission où les meschans troiiveroient de la résistance. Il ne s'engage pas dans vn grand dessein sur la proposition d'un Astrologue. H suit les inspirations de celuy cpii est appelé par Isaîe , le Dieu fort et le Conseiller , et qui a promis à

dbyGoogk

ceux qui le servent la victoire de toutes leurs guerres. Au pis aller, s'il y faut mourir, il ne redoute point la mort, au delà de laquelle il voit sa récompense qui l'attend, et vn meilleur Royaume que celuy qu'il quitte.

Nous avons vn Prince qui ne se sert point de ces guides en la conduite de sa conscience, et qui puise dans une meilleure source les maximes avec lesquelles il se gouverne. Il ne verroit pas de si mauvais œil des gens qui viendroient tout exprés pour l'empoisonner, que de semblables Docteurs qui voudroient le corrompre de leur haleine ; et souffriroit plus patiemment en sa Cour les luifs et les Magiciens, c'est à dire, les ennemis déclarez de la vérité, que ces serviteurs infidèles, qui ne portent les livrées de lesus-Christ et ne sont à ses gages que pour le trahir. Mais aussi quel besoin a-t'il de la Théologie complaisante, puis qu'il ne fait rien que ce que la plus severe luy ordonne? A quoy luy serviroient les vendeurs de fard et de piastre; puis qu'il n'a ny tache à couvrir, ny défaut à déguiser? Et quel goust prendroit-il aux cajolleries de trois ou quatre Sophistes, parmy les remerciemens des peuples et les louanges de la renommée?

(( Sçachant que nostre Religion nous ordonne de nous abs- « tenir de toute apparence de mal et de faire ce qui est bon, « non seulement devant Dieu, mais aussi devant les homa mes, » il ne se contente pas d'une pieté secrette et de la simple adoration de Tesprit. Il croit estre obligé de donner quelque chose aux yeux du monde, et a soin par son exemple de l'édification de son peuple. Les moindres cérémonies qui regardent le culte divin luy sont en très-grande révérence. Il mesle quelquefois sa voix dans les prières publiques, et se souvient des ces paroles d'vn Roy comme luy : a le suis las de crier ; j'en suis enroué, les yeux me sont de- « faillis, criant et regardant après mon Dieu. »

Sa dévotion neantmoins a tousjours beaucoup plus de solidité que dtt montre, et ressemble à ces arbres dont les ra-

dbyGoogk

cines sont encore plus longues que les branch^,s. Elle n'est point corporelle, ny attachée aux objets sensibles. Elle a son siège en Tentendement, qui est parfaitement éclairé, qui ne croit rien de bas des choses du ciel, et n'a que de tres-saines et de tres-raisonnables opinions de cette première et excellente cause, dont la pluspart des hommes font des jugemens si téméraires. Mais parce que la qualité dont je parle seroit comme morte et de nul vsage, si elle ne partoit de la plus haute région de Famé, *où se forme le discours et Tintelligence, et qu'il faut qu'elle réside également en la seconde partie, où naissent les affections et les désirs ; il la sçait faire descendre de la teste dans le cœur, afin que ce qui estoit lumière devienne feu , et qu'une çonnoissance si noble et si relevée, qui doit estre fertile en grandes opérations et sortir au dehors par des effets admirables, ne finisse point en ellemesme, et ne s'arreste pas aux plaisirs oisifs de la simple méditation.

Ne la considérons donc pas seulement à l'Autel et dans l'Oratoire, où elle traite sans péril avec Dieu, et exerce vn commerce paisible, qui ne peut estre troublé de personne; car elle se trouve dans les occasions de la guerre aussi bien que là : elle paroist à la teste de nos troupes; elle va dans les tranchées, et expose à toutes les injures du temps et à toutes les embusches de la fortune la plus précieuse vie qui soit aujourd'huy au monde. Elle ne s'occupe pas seulement à la structure ou à l'embellissement de quelques pierres; mais elle affermit tous les Autels : elle asseure le fondement de l'Eglise ; elle la pare des drapeaux d'Angleterre et la remplit d'une infinité de Convertis qui avoient besoin pour devenir bons qu'on leur ostast la puissance de mal faire.

Ce sont là des effets de sa dévotion, qui agit et travaille sans relasche, et qui en agissant et en travaillant, impetre du Dieu des armées , tant sur terre que sur mer, des victoires pleines de merveilles. Et c'est ainsi, à mon advis. qu'il veut

estre prié à la guerre. Il ne refuse rien en ces occasions aux personnes violentes et laborieuses, et exauce bien plus volontiers les courageux que les lasches et ceux qui vont au devant de ses grâces, et se préparent pour les recevoir, que ceux qui les attendent au logis, sans se mettre en estât de les mériter.

Celle légion de Chrestiens, qui du temps et sous les enseignes de Marc Aurele, fit tomber la foudre du ciel sur les ennemis, dont elle mérita le nom de LEGION FOVDROYANTE, n'obtint pas les bras croisez vn succez si merveilleux : Mais en suite d'une rude et opiniastre meslée , et en combattant de toutes ses forces. Et depuis lors que les vents et la gresle s'armèrent à la prière de TEmpereur Theodose, contre le Tyran Eugène ; ce fut vne prière qu'il fit estant à cheval, après avoir fait tout devoir de bon Capitaine, et s' estre rendu digne de ce miracle : car autrement d'exiger de Dieu qu'il favorise les indignes, et qu'il donne à la paresse et à la timidité la recompense qui est deuë au travail et à la vaillance, ce seroit vser de luy indiscrettement , et le solliciter d'une injustice.

11 est donc besoin qu'un Prince soit dévot de ceste première sorte, et comme le Roy le fut au combat de Rié et en la défaite des Anglois. 11 ne sçauroit produire vn acte plus eminent de pieté ; et s'il est inférieur à celuy des Martyrs, ce que j'ay bien de la peine à confesser, ce ne peut estre que d'un degré seulement, à cause que dans l'humilité du Christianisme le souffrir est pliis estimé que le faire.

Mais quoy que s'en soit, cette dévotion victorieuse est celle qui a acquis à nos Roys le glorieux superlatif de TRES- CHRESTIEN, qui esloit inconnu avant eux, et qu'il fallut faire exprés, et contre Tusage de toutes les langues, pour honorer tout ensemble leurs victoires et leur zèle. La mesme dévotion a receu ces tesmoignages de la bouche des souverains Pontifes : « Que Dieu se servoit des Roys de France

a comme de ses principales forces, et d\n rempart inexpu- « gDable pour défendre la Republique Chrestienne; Que leur a Royaume estoit son Carquois, et qu'il en tiroit toutes les « fleschesqu'il dëcochoit contre les Tyrans. » Lamesrae en fin mérite aujourd'huy les mesmes éloges ; porte le Roy à des entreprises si hautes, qu'elles ne peuvent estre tirées en exemple ; et outre la vaillance qui est née avec luy, et celle qui s'est formée par la raison , luy inspire encore vne troisiesme sorte de courage, qui est une espèce de fureur divine, dont les Princes Orthodoxes ont esté autresfois agitez, lors que leur seule présence a mis des armées en fuite, et que leurs Adversaires ont veu quelque chose d'extraordinaire sur leur visage, à quoy ils n'ont osé résister.

Comme ce n'est pas tousjours vne simple exhalaison élevée de la terre, qui cause ces estranges et épouvantables feux, qui passent de bien loin le feu matériel et élémentaire : mais ce sont souvent effets des Démons qui entrent dans les causes naturelles : ainsi quelquefois dans les actions humaines il descend vn rayon de Divinité qui les renforce, et les perfectionne ; qui en estend la puissance et en augmente la vertu presqu'à Tinfiny; qui attire après elles l'estonnement, et Tadmiration des peuples.

Et s'il est vray, que l'innocence que perdit nostre premier Père, luy imprimoit vn caractère d'authorité, que les bestes sauvages reconnoissoient, et qui le faisoit révérer de ce qu'il y a de plus cruel et de plus redoutable en la Nature; je ne m'estonne point qu'vn homme, qui par sa vertu semble avoir recouvré cette ancienne et originelle justice, ait de l'avantage sur les autres hommes, et que la pluspart du temps il trouve de la sousmission où les meschans treuveroient de la résistance. le ne m'estonne point qu'ayant l'esprit vuide de tous les remords, et de toutes les craintes qui accompagnent le vice, il soit extrêmement courageux, et que ne sentant point de trouble ny de desordre en soy-mesme qui

dbyGoogk

fasse diversion de ses pensées, il combatte avec plus de liberté que les pécheurs, qui sont desja las et harassez d'une guerre intérieure et cachée quand ils marchent contre leurs ennemis. a La conscience troublée présume choses cruelles. La mate lice est craintive, et donnée à l'homme en condamnation. » Et partant vn Prince, qui n*a que de saintes intentions, ne sçauroit avoir que de bonnes espérances. Les entreprises les plus hazardeuses n'ont point de difficulté pour luy : il y va avec vue ferme créance, que ce qui n'estoit pas estimé faisable par ses Prédécesseurs, est réservé a sa Pieté, et ne se met point en peine de Tincertitude de Tadvenir, parce qu'il ne s'engage pas sur la foy dVn Âlmanach et sur les propo- . sitions dVn Astrologue ; mais il suit les inspirations du Dieu des Chrestiens, qui au mesme lieu où il est appelle L'ADMI- RABLE, LE DIEV FORT, LE PERE DV SIECLE ADVENIR, est aussi appelle LE CONSEILLER. Il se repose sur la parole de celuy qui ne peut mentir, et qui a promis à ceux qui le servent, « de les assister visiblement de ses Anges; d'aller « luy-mesme jBn personne leur servir d'espée et de bouclier; (( de les cacher dans son Tabernacle au temps de leur adverfl site, et de les sauver au plus secret de sa maison; d'envoyer a son épouventement devant eux, et d'effrayer tout Peuple, « vers lequel ils arriveront; de repousser devant eux les Na- (( tiens, et de leur partager et mesurer la terre pour héritage.» Mais au pis aller, quand ces promesses temporelles ne seroient pas ponctuellement exécutées, et que les bons succez ne suivroient pas de nécessité la bonne Cause : Quand les lustes ne fleuriroient pas comme la Palme, et ne s'esleveroient pas comme le Cèdre du Liban; il est tousjours impossible qu'un'Prince religieux craigne la mort, au delà de laquelle il void de si grandes recompenses qui l'attendent, et qu'il ait du regret de quitter vn Royaume, qui est enfermé entre les Alpes et les Pyrénées, pour aller prendre possession d'un autre Royaume qui n'a point dd bornes.

Page 1