‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 23 sur 90 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ARGUMENT

Continuation de la matière précédente. Où il est monstre que la pieté du Prince doit cstre agissante et fertile en bonnes œuvres. Sans elles la prière n'est qu'un bruit, et les sacrifices que des meurtres. Preuves de cette vérité par la parole de Dieu. Il est bon d'employer beaucoup de cérémonies a célébrer la feste des Saints , mais il scroit encore meilleur de mettre quelque soin à imiter leur vertu. Dieu ne demande point aux Princes de meilleure dévotion que celle qui les approche le plus de luy. Ils ne l'imitent pas en contrefaisant le tonnerre, mais en faisant du bien aux hommes. Ce n'est pas sa puissance qu'ils se doivent proposer à imiter, c'est sa Inslice. Le nostre s'y conforme de telle sorte, qu'il seroit plus maltaise de le desloamer de Thonnesteté , que de mener le Soleil par vne autre roQte que la sienne. Il ne se contente pas d'vne innocence vulgaire. Il cherche la perfection, et quand il y a lieu de mieux, il estime que le bien est Tue espèce de mal. Il pratique les vertus difficiles. Il n'vse pas tousjours de la liberté de son naturel. Il prend la cause du public contre ses affections particulières. Il passe sur toutes sortes de respects pour obeîr à la souveraine raison. Exemple de cela en la grâce qu'il a faite à vne infinité de Rebelles, et qu'il n'a pu accorder à Monsieur de Bouteville. Il se resserre mesme dans la lustice civile, bien loin d'estendre plus qu'il ne faut Tautliorité souveraine. Puis qu'il s'abstient de ce qui est permis, il n'a garde de faire ce qui est défendu. Puis qu'il refuse beaucoup de choses à la nature, il n'a garde de tout accorder à la volupté. Il n'aime que les plaisirs sérieux, qui viennent de la gloire et se gouslent dans la conscience ; qui ne sont pas remèdes de l'infirmité humaine, mais recompenses de la vertu héroïque.

La pieté du Roy se monstre par éminence en ce généreux mespris qu'il fait de la plus terrible des choses terribles. Mais

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cela paroist vniversellement en toutes sortes de bonnes œuvres, qui sont les vrayes et essentielles marques de la discipline Chrestienne. Car il est certain que sans elle la foy n'est point recompensée de la félicité; la connoissance des choses célestes ne mérite point le ciel ; la prière n*est qu*vn simple bruit, et les sacrifices ne sont que des meurtres.

Et de fait, bien que dans TExode ils soient nommez plus dVne fois, la viande et la nourriture du Seigneur; Si est ce que pour la raison que j'ay alléguée, il est escrit en d'autres lieux, a Que les sacrifices des meschans sont abomina- ^ blés au Seigneur ; Que celuy qui présente sacrifice de la 9 substance des pauvres est comme celuy qui sacrifie le Fils (( en la présence du Père ; Que Dieu ne reçoit point les mau- « vais dons, et qui luy sont offerts de péché. 11 proteste luy- (( mesme aux Fidèles, Qu'il n'a que faire de la multitude de (( leurs oblations ; qu'il est plein ; qu'il ne demande ny la « gresse, ny le sang des bestes ; que l'encens luy est en abo- « mination ; qu'il ne souffrira plus leur nouvelle Lune, ny a leur Sabbat, ny leurs autres festes : Que son ame haït a leurs jours des Calendes, et leurs solemnitez; qu'elles luy « sont à charge ; qu'il a peine de les soustenir ; qu'il ne les (( exaucera point, quand ils multiplieroient leurs oraisons, (( parce que leurs mains sont pleines de sang; que quand ils « les estendront vers luy, il destournera ses yeux en arrière. Ji» Davantage, comme en la Loy il ne recevoit point pour offrande ny le prix du chien , ny le salaire de la paillarde ; aussi en l'Evangile il désire que l'aumosne provienne des choses qui sont acquises légitimement. II veut que la pieté des Chrestiens soit active, leur simplicité advisée, et leur sagesse bienséante ; et nous advertit en termes exprés, que nous connoistrons les siens à leurs fruits, et qu'on ne cueille point des raisins de l'espine, ny des figues du chardon.

Pensez-vous que si la douleur pouvoit entrer dans le ciel, et si les bienheureux Esprits qui l'habitent, avoient emporté

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leurs passions avec eux, il ne leur faschast pas de voir qu'on employé tant de cérémonie à célébrer leur Feste, et qu*on mette si peu de soin à imiter leur vertu? Pensez vous aussi que le Saint des Saints veuille vue meilleure dévotion de nous, que celle qui nous approche le plus de luy par Texercice des choses honnestes? et qu'il ait vn plus agréable spectacle quand il jette les yeux icy bas, que de considérer le progrez que fait le Roy dans le dessein qu'il a de le suivre? Car à dire vray, ce n'est pas en contrefaisant le tonnerre, ny en portant le Trident en vne main , et le Globe de la Terre en Tautre, ny en commandant qu'on les appelle Eternels, que les Princes se rendent semblables à luy : Mais c'est en gouvernant sagement leurs Peuples, en délivrant les Foibles de l'oppression des plus Forts, et en faisant du bien à tout le monde. Ce n'est pas la puissance de Dieu qui est imitable aux hommes, mais c'est sa bonté et sa justice, dont nous pouvons représenter quelques traits et quelques ombrages; et que le Roy possède avec vne si pleine et si libérale communication qu'il en a receuë, qu'il ne seroit pas plus difficile de mener le Soleil par vne autre route que la sienne, et de dérégler les mouvements des cieux, que de le destourner de Thonnesteté.

C'est pourquoy, bien qu'on le voye assez souvent prosterné devant son Confesseur, et toute sa Majesté humiliée aux pieds d'vn de ses Subjets, qu'on ne s'imagine pas pour cela que l'habitude qu'il a à pécher luy rende plus familière cette action. Car humainement parlant, et dans la rigueur de nostre justice, il semble qu'il n'ait pas perdu son innocence, il n'a donc pas tousjours besoin de la puissance du Sacerdoce, mais il demande quelquefois de la consolation à la Théologie. Souvent il délasse son esprit accablé d'affaires dans l'entretien d'un homme de Dieu : Souvent il reçoit des conseils qu'il a desja prévenus par ses actions. Il se lave souvent pour se rafraischir, et non pas pour se nettoyer : Il

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prend des remèdes pour se confirmer en santé, et non pas pour se guérir ; 11 cherche la perfection avec tant d'ardeur et de violence , que quand il y a lieu de mieux, il estime que le bien est vne espèce de mal.

De là vient qu'il pratique d'ordinaire les vertus difficiles et périlleuses; qu'il va au devant des occasions qu'il pourroit attendre, et que pouvant demeurer en repos, il préfère les dangers honnestes à vne seureté sans mérite. De là vient qu'il n'vse pas tousjours de la liberté de son naturel; qu'il est contraint de cacher la douceur qui luy est propre, sous vne sévérité qu'il emprunte, et qu'avec vn cœur de Père il exerce l'office de luge; Que quelquefois il a pris la cause du Public contre ses sentimens et ses affections particulières, et qu'il a passé sur toutes sortes de respects, pour obeïr à la souveraine Raison.

Au commencement de la dernière guerre, qu'on peut nommer moitié estrangere, et moitié civile, en vne saison où les gens de service n'estoient pas si communs, que la perte n'en fust remarquable, n'a-t'il pas souffert que sa lustice luy ait ravy des personnes qui luy estoient chères, et qu'il eust rachetées de toutes les pierreries de sa Couronne, mais qu'il n'a pas voulu sauver avec vne parole de foiblesse? En cette occasion les services de trois Connestables, le mérite du sang de Montmorency, la valeur du Chef de cette maison, de tout temps si chère, et si nécessaire à la France , n'ont peu rien gaigner sur luy, que le regret de ne pouvoir rien donner à de si puissantes considérations. Il a résisté aux larmes des Princesses, aux prières de sa Cour ; à sa propre volonté ; comme en d'autres rencontres, où la douceur de la vengeance sembloit estre légitime, et où il la pouvoit saouler du sang et du carnage de tout vn Peuple, il a quitté encore pour l'amour du Public ses justes ressentimens, et s'est relasché par le mesme motif qu'il s'estoit roidy : faisant voir eii tout qu'il ne va qu'à mesure que la Raison le remue, et

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LE PRIÎtGE. 59

que le Roy est tellement séparé de rhomme, et Tesprit a tellement destruit la matière, que les interests de son Estât luy tiennent aujourd'huy lieu des passions de son ame.

De manière qu'il n*a garde, à ce compte-là, d'estendre plus qu'il ne faut rAuthorité souveraine, puis qu'il se resserre mesme dans la lustice civile. Il n'a garde de faire ce qui est défendu , puis qu'il s'abstient de ce qui est permis. Il n'a garde d'estre indulgent aux mauvais désirs, et d'accorder tout à la Volupté, puis qu'il refuse beaucoup de choses à la nécessité et à la nature. 11 n'a garde en vn mot, d'aimer les plaisirs, qui sont communs aux hommes avec les hestes, puis qu'il n'en veut pas mesmes qui luy soient comme avec les autres hommes, et ne connoist que ces contentemens sérieux , qui naissent de la satisfaction d'vne bonne conscience, qui viennent de la gloire d'vne grande action, qui sont tousjours frais, et tousjours nouveaux, et que les Loix ne tolèrent pas comme des remèdes de Finfirmité humaine, mais que les Sages proposent pour la recompense de la Vertu héroïque.

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tfO ŒUVRES DE BALZAC.

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