‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 24 sur 90 · CHAPITRE XT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XT

ARGUMENT

De la chasteté, vertu mesprisée dans les Siècles corrompus. Il faut du courage pour cstre chaste. Pourquoy il est plus aisé de résister à la douleur qu'à la volupté. La continence est vn martyre non sani|:lant et vne persécution invisible. Le Prince mérite d*estre loué de sa pureté , puis qu'elle fait vne partie de sa valeur, et qu'il la doit à la force de sa raison, et non pas à la foiblesse de ses passions. Les victorieux sont les plus satisfaits de tous les hommes. Ils meurent plus heureusement que ne vivent les efl'eminés. Louctres et Mantinée ont esté plus belles que Lays ny que Phryné. La vertu n'est pas malheureuse sur k roue , que doit-elle estre en prospérité? Les objets que nous embrassons en ce monde s'escoulent entre nos mains. Ils sont corruptibles, et nostre passion Test aussi. Le Prince met la sienne en d'autres objets plus nobles, qu'il peut tousjours aimer, et qui seront tousjours aimables. 11 esleve ses désirs jusqu'à la première beauté. Il est plus capable de puriûer la Cour, que la Cour n'est capable de le corrompre. La modestie de son visage estouffe les mauvaises pensées jusques dans Tame des hommes, et reforme tout ce qui s*approche de luy. Vne si difficile vertu est vn don du ciel, mais c'est aussi vn effet de sa pénible façon de vivre. 11 n'a jamais eu loisir de faire mal. Il ne donne au vice ny le moyen ny le temps de l'attaquer. Ses divertissemens mesmes sont austères, et ses délices viriles. Les autres Souverains n'agissent pas avec tant de force qu'il en fait voir en se relaschant. Leurs basses et honteuses occupations. Leur repos inquiet et leur misérable félicité. Les malheurs publics que produit leur mauvaise vie. Leurs ordures comparées à sa pureté. Le désir de la gloire ne peut soulTrir où il est de moindres désirs. Dans le cœur du Prince cette ardente passion consonune toutes les autres.

lo sçay bien qu'en cet endroit j'estime vne qualité mesprisée (lu monde, et que la pluspart de ceux qui font profession

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LE PHlNCE. «1

de la galanterie me reprocheront, que je loue les hommes des vertus des femmes. Mais je ne m'arreste pas aux opinions d'vn Siècle si desbauché que le nostre. Pour aller droit, je vais contre le fil du torrent et de la corruption présente. Et puis que la parole étemelle dit qu'elle est la vérité, et ne dit pas qu'elle est la coustume, j'aime mieux parler véritablement que selon le sentiment de plusieurs, et me tenir à la Raison abandonnée, qu'à Tusage qui est suivy.

Il est certain que toutes les actions hardies ne se font pas à la guerre ; 11 faut aussi de la resolution et du courage pour estre chaste, et les belles choses sont souvent plus à craindre que les mauvaises. La douleur attaque nostre ame par la partie la plus forte, où elle rencontre le despit et la colère qui se défendent; mais la Volupté par Tendroit le plus descouvert, et le plus foible, où elle ne trouve que l'amour de nous-mesmes, qui se rend. Et partant comme il n'est pas si difflcile de tenir bon dans des murailles, que de combattre sur vne brèche, il n'y a pas aussi tant de peine de résister à la douleur qu'à la volupté.

En quoy la Religion est d'accord avec la Philosophie, et pource qu'au jugement du Fils de Dieu, arracher sa convoitise n'est pas moins que s'arracher vn œil, ou se couper vne main ; et que Saint Paul parle d ordinaire de la crucifier, et dit que nos affections sont nos membres, on a crû dans l'Eglise, que la continence estoit vn martyre non sanglant, et vne persécution véritablement invisible, mais la plus longue, la plus opiniastre, et la plus violente de toutes.

le ne craindrai donc point de louer le Roy de sa pureté, puis qu'elle fait vne partie de sa valeur; puis qu'il la doit à la force de sa raison, non pas ù la foiblesse de ses appétits; et que la paix de sa conscience ne vient pas de la langueur et de l'oisiveté de son naturel, mais du travail et de la victoire de son esprit. Il ne lui est point honteux que Ton sçache qu'il est Roy de soy-mesme, aussi bien que de ses Peuples ;

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qu'il est absolu au dedans comme au dehors; qu'il surmonte toutes sortes d'ennemis ; qu'il n'y a point de combat, soit contre les Estrangers, soit contre ses Subjets, soit contre ses passions, où il ne demeure le Maistre.

Or il est sans difficulté, que de ces actes de valeur naissent des joyes si parfaites, que hors du ciel il ne s'en reçoit point de semblables, et que les victorieux sont les plus satisfaits de tous les hommes. Qu'on vante tant qu'on voudra les plus beaux yeux qui ayent jamais esdairé le monde, et le mérite de ces superbes créatures qui traisnent après elles les Princes captifs. En tout l'Empire de la Volupté il n'est point de si douce joiiyssance que celle d'vne ville prise, ou d'une bataille gaignée. Leuctres et Mantinée ont donné plus de plaisir à Epaminondas, que Laïs et Phryné n'en donne'* rent à tous leurs Amans : et bien qu'il perdist la vie en la derniere.de ces deux journées, et qu'il ne pûst posséder sa gloire qu'une demie heure, et dans les douleurs d'une blessure mortelle; il mourut pourtant plus heureusement que ne vivent les effeminez, et n'eust pas voulu donner vn instant de ce temps-là pour leur longue et inutile vieillesse.

Mais si Epicure luy-mesme a eu le courage de dire que la vertu ne seroit pdé malheureuse sur la roue ; Que le souvenir du passé l'obligeroit de confesser qu'elle s'y trouve bien, et que la douleur qui fait frémir ses bourreaux, ne fait que la chatouiller ; douterons-nous qu'en vn estât plus tranquille, et dans vne pure prospérité, elle ne ressente des contentemens incomparables, mille fois plus vifs, plus subtils, et plus penetrans, que tous les effets de ces agréables artifices que l'esprit a inventez pour flatter le corps?

Nous embrassons en ce monde de certains objets qui s'écoulent et fondent entre nos mains; qui sont perpétuellement menacez de fin, ou de changement, que nous sommes asseurez ou de haïr bien-tost, ou de mespriser, ou de n'aimer plus. Leur nature estant de commencer à se corrompre im-

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mediatement après leur production, l'affection que nous leur portons va aussi de nécessité en diminuant : Et à cause que l'infinité ne luy appartient pas, il faut qu'elle périsse par son propre accroissement; que le désir se termine par le dégoust, et le mouvement par la lassitude. Et par conséquent admirons nostre sage Prince, qui sçait mettre sa passion en des objets qu'il peut tousjours aimer, et qui seront tousjours aimables : qui ne se salit point de la boue des choses terrestres : qui esleve ses désirs jusqu'à la plus haute et la première beauté, et les esloigne du corps et de la matière, comme de la lie et de l'impureté des créatures.

La Volupté avec toutes ses inventions et tous ses attraits, n'est pas capable d'emporter sur luy vn commencement de volonté, ny de luy plaire mesme en le surprenant. Il purifiera plustost la Cour par son exemple, que la Cour ne le corrompra par ses délices. En toute sa vie il n'est pas sorty vn mot de sa bouche qui puisse recevoir vn sens deshon* neste; et il ne luy seroit pas possible non plus de laisser achever vne parole sale à quiconque oseroit la proférer devant luy. La pudeur de son visage, et vn agréable meslange de douceur et de sévérité, qui paroissent dans ses yeux, étouffent les mauvaises pensées jusques dans l'ame des hommes, et reforment d'abord tout ce qui s'approche de luy. Si bien qu'en sa présence les plus desbauchez ressemblent aux plus modestes» et son seul regard a le pouvoir, ou de changer, ou de suspendre leur inclination»

Vne si rare et si difficile vertu est à la vérité vn présent du ciel, et vn privilège de sa naissance; mais c'est aussi vn effet de sa pénible façon d6 vivre, et le fruit de ses continuelles occupations. Il ne donne point au vice le moyen ny le temps de l'attaquer. 11 n'a jamais eu encore loisit* de faire du mal; et son mauvais Ange l'a tousjours trouvé occupé ailleurs, quand il a essayé de Ty porter. Que s'il né peut pas tousjours estre à la guerre, ny dans le Conseil, en-

6i ŒUVRES DE BALZAC.

core les esbals et les divertissemens qu'il prend sont austères et laborieux, et les délices qu'il gouste, viriles et militaires. La Volupté ne le sçauroit gaigner par d'autres charmes, ny l'attirer à elle que par le travail. Tous ses exercices servent à sa principale profession ; ont du rapport ou de la ressemblance avec le mestier des armes , et sont ou des images ou des méditations de la guerre.

La pluspart des Princes que nous connoissons, et dont nous avons ouy parler, ne sont pas de cette humeur. Ils n'agissent pas mesme avec tant de force qu'il en fait voir eu se relaschant : et le repos dans lequel ils languissent est si honteux, qu'il vaudroit mieux pour leur honneur que ce fust vue pure léthargie. Les vus vieillissent à table et passent les jours et les nuits dans les plaisirs de la bonne chère. Les autres employent le tiers de leur vie à se frizer les cheveux et à se regarder au miroir; et les plus honnestement occupez mettent tout leur temps et tout leur esprit, ou à faire peindre vne gallerie, ou à tirer des essences de jasmin, ou à conduire vne fontaine de quatre lieues pour embellir vn parterre, ou à calculer le revenu de leur trafic, ou à escouter les propositions d'un Alchimiste.

ils sont cachez le plus souvent au fond d'vn Palais, où leur propre félicité les ennuyé : où ils se plaignent de la misère de leur condition, parce qu'il n'y a plus de nouvelles voluptez à découvrir : où au milieu de leurs tbresors et de leurs delices ils deviennent pauvres et chagrins par leurs désirs. Là dedans on les engraisse comme des victimes qui doivent estre immolées : On les parfume comme des corps qu'on veut embaumer : On leur allume des flambeaux dés le midy, afin que la pompe de leur vie soit le commencement de Tappareil de leurs funérailles, et que quand on passe devant leur porte, on puisse dire avec raison : ICY GIST LE PRINCE TEL.

Que si quelquefois le bruit des victoires du Roy va réveiller leurs lasches esprits, et si vne si vive lumière perce Té-

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paisseur et l'obscurité de leurs prisons, peul-eslre qu'ils reviennent vn peu de ce profond assoupissement, et qu'ils sentent quelque légère picqueure de gloire; mais le cœur n'en est point entamé, et ces bons mouvemens ne produisant que de beaux souhaits, au lieu d'imiter la vertu d'vn si brave Prince, ils se contentent de porter envie à sa fortune. Si quelquefois encore ils osent souffrir le jour, et s'ils se bazardent de voir le Soleil, qui leur est estranger et inconnu, ne vous imaginez pas que ce soit pour entreprendre de longs voyages, et pour assister en personne leurs Alliez, qu'ils quittent les ténèbres et la solitude. Us ne sortent du logis que pour aller faire Tamour à la ville, et pour forcer la chasteté qui résiste, ou corrompre celle qui fleschit.

Et au partir de là, quand ils ont saoulé leurs brutales passions; qu'ils ont violé la sainteté du Mariage, et deshonnoré les pauvres familles, ils appellent cela se jouer, et cherchent de bons mots pour farder de vilaines actions. « N'y en avoil- « il pas vn dernièrement qui se vantoit d'avoir triomphé de « la plus belle partie du monde, parlant des Dames qu'i. « avoit aimées? Et vn autre ne disoit-il pas, que pour meri- « ter à meilleur titre le nom de Père de son Peuple, il faisoit « le plus d'enfans qu'il pouvoit aux femmes de ses Subjets? n En ces Cours sales et desbauchées les plus saintes dignitcz sont bien souvent la recompense d'vne nuit que le Princ aura passée agréablement. Rien ne se refuse dans les embrassemens d'vne femme artificieuse, et qui se sçait servir de ses charmes : Rien ji'est impossible à ses baisers. Les moindres de ses afféteries emportent les grâces des criminels et la condamnation des innocens; et ce qui n'a pu passer au Conseil, ne reçoit point de difficulté dans le lict.

Grâces à Dieu, nous sommes à couvert de ce malheur, et

nostre Cour est pure de cette tascbe. Le désir de la vraye

gloire ne peut souffrir où il est de plus petites affections; e

dans le cœur du Roy cette ardente passion consomme, à bien

dire, toutes les autres. Agissant sans cesse, comme il agit, quand pourroit-il songer à la volupté? et estant, comme il est, infiniment laborieux, pourquoy tomberoit-il dans le péché des oisifs? Quelques divertissemens qu'on luy présente, jamais il ne destourne tout à fait son esprit de dessus les affaires de son Estât : Quelques regards qu'il envoyé par fois sur d'autres objets, sa veuë est tousjours attachée là. Quoy qu'il fasse, et à quoy qu'il s'applique, il ne s'oublie jamais de régner. lamais il n'avilit sa Majesté dans des occupations basses et indécentes à sa condition : Toute sa vie est quasi également sérieuse.

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