CHAPITRE XII
ARGUMENT
Il ne sullit pas que les plaisirs du Prince ne soient pas mauvais, il faul qu'ils soient relevés. Jl n'esiudie point les petites choses. Il reserve toute Tattention de son esprit pour les grandes. 11 n'apporte aux passe-temps publics que f es yeux et sa présence, et ne s'y trouve que pour ne sembler pas les condamner et paroistre de mauvaise bumeur. 11 n'a point pourtant d'aversion pour les inventions curieuses, ny n'est ennemy de la politesse. Rusticité des Princes qui ont hay la Musique et mesprisé la Peinture. Le nostre void dans les Ar(s ce qu'il y a de plus délicat et de plus subtil. 11 a les sens qui ont commerce avec l'esprit naturellement très purs. Il a les yeux et les oreilles sçavanles. Il a les mains adroiics et ingénieuses. Mais il ne s'occupe pas à toutes les choses qu'il connoist. 11 juge de la profes- .sion des autres, et s'acquile de la sienne. Quelle doit estre la science et la Philosophie du Prince. Il faut qu'elle soit practique et se réduise à l'action. Sous cette science toutes les sciences se reposent et toute la société hu>
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maîne se maintient. G'estoitla science des Lacedemoniens, qui pensoient qu'il n'y avoit rien qui ne fust compris dans les Loix de Lycurgue. G'estoit celle des premiers Romains, qui ont crû qu'il sufiisoit de gouster de la Philosophie, mais qu'il ne falioit pas s'en saouler. Ils ont banny à diverses fois les Mathématiciens, les Philosophes, les Rhetoriciens. Ârrest donné contre les derniers. Gonnoissances abstraites, dangereuses à la République, lors qu'on 8*y adonne avec excez. Les Escholes ont partie ruyné le commerce et Tagriculture. Sont cause de la tbiblesse de nostre Estât, et de la lascheté de nostre Siècle. Dans vn grand Royaume on ne levé que de petites armées, parce qu'il y a vn grand peuple inutile qui ne se sert de ses mains qu*à escrire et consomme toute sa cholere en procez. Dans vue ville prise les spéculatifs ne voyent le danger que quand le feu a gaigné leur cabinet. Ils contemplent quand il faut agir.
N'ayez pas peur qu'il se renferme des journées entières pour ajuster les pièces d'une horologe, ou pour disputer vne partie aux échets. Il ne scanroit s'employer à des vaines affaires, ny estudier les petites choses. Il ne veut point estre industrieux inutilement. 11 reserve toute l'attention de son esprit pour chercher les moyens de parvetiir à la grande fin qu'il s'est proposée. Les jeux de hazard ne luy plaisent pas beaucoup davantage : soit qu'il luy fasche de s'émouvoir en des occasions de peu d'importance, soit qu'il aime mieux donner que perdre, ny que gaigner ; soit qu'il ne désire pas que les moindres parties de sa vie soient subjettes à la Fortune. Pour la lutte, la course, et l'escrime que quelques nations ont si fort prisées, il tient bien que ce peuvent estre des plaisirs de Prince, mais il ne croit pas que c'en doive estre les actions, et auroit honte d'estre estimé d'vne chose que les Romains ne voul oient pas faire apprendre à leurs enfans, et fai soient apprendre à leurs esclaves, et de recevoir des loiianges qui luy fussent communes avec les derniers de tout le peuple.
Il n'apporte donc à semblables passe-temps que ses yeux et sa présence, et s'y trouve plustost pour ne sembler pas les condamner, et paroistro de mauvaise humeur dans la res-
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jouïssaoce publique, que pour y prendre du goust, et se laisser toucher à de si légères \roluptez. le ne doute point qu'il n'ait leu avec beaucoup de dédain l'histoire du Roy René, dernier Comte de Provence , qui fut trouvé achevant le crayon d'une perdrix par celuy qui luy apporta la nouvelle de la perte de son Royaume de Sicile; Et je m'asseure que si Selim, Empereur des Turcs, dans vn tableau qu'il fit, et qu'il publia, n*eust figuré vne bataille qu'il avoit gaignée, il ne luy pardonneroit pas facilement d'avoir fait sçavoir au monde qu'il estoit Peintre.
Non pas pourtant qu'il ait de Taversion pour les choses curieuses, et qu'il soit ennemy d« la politesse et des inventions innocentes, qui soulagent et adoucissent les ennuis de cette vie. Car au contraire il void distinctement dans les Arts les beautez et les grâces qui nous sont cachées. Il découvre dans les ouvrages ce qu'il y a de plus délié et de plus spirituel ; ce qui est comme séparé du reste, et qui ne tient point à la matière; ce qui échappe aisément à vne veuë qui n'est pas purgée par vne subtile connoissance.
Et à la vérité ce n'est pas sans raison qu'on s'est mocqué de la rudesse de ces Princes, dont Tvn trouvoit le hennissement de son cheval plus agréable que la Musique, et l'autre preferoit la senteur des aulx à tous les artifices des Parfumeurs. Vn Seigneur de Saxe se promenant dans les Galleries du Marché de Rome, s'arresta à vne peinture qu'il voyoit admirer d'vn chacun , où estoit représenté vn grand homme sec, vsé de vieillesse et de maladies, qui se soustenoit sur vn baston : Mais comme le Marchand qui pensoit faire sa fortune par la vente de cette rare pièce, luy eust demandé combien il estimoit son Vieillard , il respondit innocemment qu'il ne l'estimoit point, et qu'il ne le voudroit pas tout en vie, quand on le luy voudroit donner pour rien. Et de la mémoire de nos Pères, lors qu'on monstra au Pape Adrian sixiesme le Laocoon du jardin de Belveder, et d'au-
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très précieux restes de la magnificence Romaine, il commanda en cholere qu'on ostast de devant luy ces Idoles des Payons, et fut sur le point d'en faire faire de la chaux pour rebastir quelques endroits ruinez des murailles de la ville.
En ces mespris incivils et injurieux à l'Antiquité, il y a ou vne ignorance grossière et brutale, ou vne sévérité présomptueuse et farouche; et à moins que d'estre Scythe, on ne peut blasmer le Roy d'avoir les sens qui ont le plus de commerce avec l'esprit, naturellement très purs, et de s'en estre acquis la dernière perfection par l'art et la discipline. On ne le peut blasmer de voir et d'ouïr avec science, d'avoir les mains adroites et ingénieuses, et de pouvoir figurer sur vne toile vn combat ou vn siège qu'il viendra de faire. Il importe seulement que le monde sçache qu'il connoist quantité de choses ausquelles il ne s'occupe pas; qu'il sçait juger sainement de la profession des autres, et s'acquitter parfaitement de la sienne, et qu'il ne hait point les Muses et leurs exercices honnestes, mais que la guerre et les affaires ne luy laissent pas la liberté de s'y adonner.
Il est certain que la principale science des Roys doit avoir pour objet la Royauté. Leur Philosophie doit estre praclique, et quitter l'ombre et les jardins, où l'on passe vne vie douce et obscure, pour se faire voir dans la lice et dans le grand Monde, toute couverte de sueur et de poussière. Elle ne doit point s'occuper à chercher ces inutiles Veritez, qui ne rendent ceux qui les ont trouvées, ny meilleurs, ny plus heureux qu'ils estoient. Il faut qu'elle travaille à l'acquisition des vertus actives et necejssaires au Monde : Il faut qu'elle opère la félicité de l'Estat, et non pas le simple contentement de l'esprit : Il faut qu'elle fasse des expériences d'une chose dont l'Eschole ne sçait faire que des discours.
Lors que je considère que l'Empereur Numerian voulut qu'on mist au dessous de ses Statues, A NVMERIAN LE MEIL- LEVR ORATEVR DE SA COVR; Et que cet autre -ridicule
Prince dépescha des Courriers en tous les lieux de son obéissance, pour donner ad vis de la victoire qu'il avoit gaignée aux jeux Olympiques, c'est à sçavoir sur de mauvais Poètes et sur de mauvais Musiciens ; le ne puis assez m'estonner de leur petite ambition et d'vne vanité si mal fondée. Ce que sçait le Roy vaut bien mieux que tout cela , et son Art est bien plus noble, quoy qu'il ne l'exerce pas avec tant de pompe et d'ostentation. Il entend la science, sous la protection de laquelle toutes les autres se reposent, et toute la société des hommes se maintient; la science, dis-je, de gouverner. Il ne veut point disputer de la gloire du langage avec ses Subjets et les Autheurs de son temps; mais il peut debatre de celle de la Vaillance et de la lustice avec ses Ancestres et toute l'Antiquité.
Les premiers Lacedemoniens, qui ont esté des demi-Dieux et non pas des hommes, estoient encore moins sçavans que luy. Ils n'alloient point à Athènes acquérir des mots et de la subtilité, ny ne desiroient conférer avec les Egyptiens pour s'éclaircir de leurs doutes, pource qu'ils croyoient que les Loix de Lycurgue n'avoient rien oublié à dire, et que les autres connoissances qui leur pourroient venir d'ailleurs, estoient ou mauvaises ou inutiles. H eust esté difficile de remarquer distinctement en leurs discours les parties de l'oraison, et de séparer l'exorde, de la narration, et la confirmation, de l'épilogue. Ils ne s'expliquoient quasi que par monosyllabes; et s'ils eussent pu se faire entendre, sans prendre la peine de parler, ils eussent encore épargné le peu de paroles qu'ils employoient.
Pour les Romains, qui paroîstront si souvent en cet ouvrage, et devant et après lesquels il n'y a eu que des essais ou des imitations de la sagesse qu'ils ont montrée, il est tresvray qu'ils ont fait toutes les grandes choses que nous admirons, sans sçavoir faire de Dilemme ny de Syllogisme. Mais si tost que cette vertu parfaite se relascha, et qu'ils cultive-
rent avec moins de soin leurs bonnes inclinations naturelles, ils eurent de la curiosité pour les raretez de dehors. Ils commencèrent à estudier, si tost qu'ils commencèrent à se corrompre, et la Grèce a vaincu ses Maislres par ses vices et par ses sciences.
C'a tousjouTs esté pourtant vne commune opinion parmy eux, qu'il suffîsoit de gouster de la Philosophie, mais qu'il nefalloit pas s'en saouler; qu'il leur estoit permis de passer par l'Académie et par le Lycée, pourveu qu'ils n'y séjournassent pas, et que selon les âges et les conditions, il pouvoit y avoir de l'intempérance en la recherche des belles choses. C'est pourquoy quand le vieux Caton se mit sur la fin de ses jours à apprendre une langue estrangere, on se mocqua de luy comme d'un homme qui se preparoit pour faire des harangues en l'autre monde, et avoit peur que Minos, qui estoit Grec, n'entendist pas le Latin. Sans doute la vieillesse Tavoit changé, et son jugement se ressentoit de l'infirmité de son âge, veu mesme qu'auparavant il faisoit profession ouverte de hayr les lettres Grecques : qu'il tenoit Socrate pour vn séditieux et vn charlatan, et avoit esté d'advis, lors que tout le monde couroit après le Philosophe Carneadés, qu'on l'envoyast bien-tost à son Eschole disputer avec les enfans des Grecs, et qu'on laissast ceux des Romains obeïr aux Loix et aux Magistrats de leur pays.
Ces sages et vertueux Magistrats ont résisté tant qu'ils ont pu à cette violente passion de la jeunesse : Ils ont chassé à diverses fois, non-seulement les Mathématiciens et les Philosophes, mais aussi les Rhetoriciens; et voicy sur ce subjet vn de leurs Arrests, dans lequel on void encore respirer la grandeur et la majesté de la Republique morte. IL NOVS A ESTÉ RAPPORTÉ QVE CERTAINS HOMMES QVI SE DISENT LES RHETORICIENS, VEVLENT ÏNTRODVIRE VNE NOV- VELLE SORTE DE DISCIPLINE, ET QVE LES JEVNES GENS FONT DES ASSEMBLEES OV ILS S'AMVSENT TOVT LE
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JOVR A LES ESCOVTER. NOS PERES ONT ORDONNÉ CE QV1LS DESIROIENT QVE LEVRS ENFANS APPRISSENT. CES NOVYEAVTEZ CONTRAIRES A LEVRS ORDONNAN- CES ET A NOS COVSTVMES, NE NOVS SONT POINT AGREARLES, ET NE NOVS SEMRLENT PAS DONNES.
Asseurément il n*y avoit point de meilleur moyen d'amollir la vigueur des courages, que d'occuper les esprits à des exercices paisibles et sédentaires, et l'oisiveté ne peut entrer dans les Estats bien policez par vne plus subtile ny plus dangereuse tromperie que celle des lettres. Ce sont ces personnes oisives et paresseuses, qui en partie ont ruiné le commerce et Tagriculture , qui sont cause de la foiblesse de nostre Estât et de la lascheté de nostre Siècle. Et si dans vn grand Royaume on ne peut aujourd'huy lever que de petites armées, si la France n'envoyé plus, comme autrefois, des cent mille combattans en la Terre Sainte, ce n'est pas qu'elle soit moins peuplée qu'elle n'estoil, ny que les femmes soient devenues stériles, ny qu'on meure plus qu'on ne faisoit do ce temps-là ; c'est que la pluspart de ceux dont on composeroit ces puissantes et formidables armées embrassent vne profession contraire à celle des armes, et qu'il y a vn grand peuple inutile, qui consomme toute sa cholere en procez, et ne se sert de ses mains qu'à faire des Escritures et des Livres.
Quand toute vne Nation est malade de la Dialectique, ou de la Poésie, et qu'en vn pays on trafique plus de Sphères et d'Astrolabes, que des autres choses nécessaires, c'est vn signe tres-asseuré de sa prochaine ruine : Quiconque l'entreprendra, en viendra aisément à bout, et aura à faire à des hommes qui ne se réveilleront qu'à l'extrémité de leurs profondes spéculations; qui dans vne ville prise n'enteodront ny le son des trompettes ny le bruit des armes, et ne s'appercevront qu'il y a du danger, qu'après que le feu aura gâigné leur cabinet et que leur chambre sera bruslée.
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