‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 26 sur 90 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

ARGUMENT

Explication de la dernière proposition. Vsage de Testude et de la science. Si la simple raison d'vn homme est à estimer, la science Test bien davantage, qai est la raison commune de plusieurs sages. Mais comme il y a de bonnes lettres, il y en a de mauTaises. Plusiem^ sortes de ridicules sçavans. Tant s'en faut que ces gens-là fussent de bons Princes, ils ne seroient pas de tolerables Subjets. La Morale et la Politique tres-dignes de la curiosité du Prince. On y peut adjouster 1-Histoire, qui est vne Philosophie populaire, et qui enseigne par les exemples. Son vtilité et son mérite. Par elle toute la vertu des anciens est nostre, toute leur industrie et tout leur esprit. Les conseils qu'elle donne ne peuvent estre soupçonnés ny d'amour, ny de haine, ny d'interest. Geluy qui la sçait ne trouve rien d*estrange ny de nouveau. Par les choses passées on apprend les choses à venir. Le Prince s'est tousjours plû à s'en faire entretenir. On void bien par ses actions qu'il ne prend pas ses exemples parmy nous, il est si réglé en sa vie domeslique, et si adroit en sa conduite publique, que s'il n'a estudié la Morale et la Politique, elles luy ont esté révélées. Les autres estudes sont stériles et de nul vsage. Peuvent estre vtilement négligées par vn homme de sa condition. Le Gouvernement demande les hommes tous entiers. Il n'a pas assez du jour et de la nuit pour les affaires; il faudrait vn troisiesme temps. La mort surprend tousjours les grands Princes. Ce sont des Artisans qui n'achèvent gueres leur besongne en ce monde. Le nostre qui veut venir à bout de celle qu'il a entreprise, ne s'amuse point ailleurs. La vie est courte d'elle^mesme, mais il l'allonge par sa diligence.

Ce n'est pas pourtant mon dessein d'abrutir le monde, et d'esteindre vne des lumières de la vie. le ne veux point faire

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revenir cette nuit obscure, qui couvroit la face de la Terre, lors que les Princes de Valo'is et ceux de Medicis furent divinement envoyez pour chasser la Barbarie du Siècle passé. le sçay que comme la Nature jette les semences du bien en nostre ame, qu'aussi sa maturité dépend de Testude et de l'exercice ; que comme elle fait quelquefois plus de la moitié des choses, qu'il faut aussi que l'Art les achevé, et que la discipline dresse et mette en ordre les vertus mal-adroites et malarrangées. Cette discipline sert pour le moins de clef, pour ouvrir de meilleure heure l'esprit : elle le rend capable d'affaires, sans attendre le succez ennuyeux et les longueurs de l'expérience, et luy épargne le grand temps qui luy seroit nécessaire pour parvenir de soy-mesme à la Sagesse. Et à la vérité, si le bon sens et la simple raison d'vn homme sont extrêmement à estimer, je ne voy pas pour quoy on mespriseroit la science, qui est comme le sens recueilly dVne infinité de testes, et la raison commune de plusieurs Sages.

Mais icy aussi bien qu'ailleurs, il est besoin de distinguer et de faire différence de science. le n'ay garde de blâmer les bonnes lettres : le soustiens seulement qu'il y en a de mauvaises, qui ne sont que de vains amusemens de l'esprit ; des songes et des visions de gens qui veillent ; des travaux qui n'aboutissent à rien, et n'apportent ny force, ny embellissement à la Patrie. le me mocque des sçavans, qui sont sçavans aux choses qui ne viennent point en vsage, et n'ignorent rien de ce qui eèt inutile; qui courent jour et nuit après la quadrature du Cercle et le mouvement perpétuel, sans pouvoir attraper ny Tvn ny l'autre. le n'approuve point les Docteurs, qui n'vsent pas plus de leur doctrine, que les avares de leurs richesses; qui s'emplissent tousjours et ne produisent jamais; qui consomment leur vie à la recherche de quelques mots et à l'intelligence d'vne langue; qui prennent les moyens pour In fin, et les chemins pour les villes. Ces gens-là sont fort

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mal propres à la vie civile. Tant s'en faut qu'ils fussent de bons Princes, qu'ils ne seroient pas seulement de tolerables Subjets. Ce sont des membres à retrancher de la commune Société : ce sont des superfluitez de la Republique ; et pour vser des termes d'vn ancien Grec, ils ne valent rien qu'à peupler les déserts et les solitudes.

Nous ne rejettons donc pas absolument la science, mais nous rejettons la leur. Nous ne condamnons pas ces Orateurs, qui persuadent la vérité et font naistre l'amour de la vertu dans le cœur des hommes (et peut-estre qu'on croira vn jour que nous avons quelque interest à les défendre). Mais nous condamnons ces Importuns, dont les discours ne sont que des bruits et des sons qui frappent l'air, et ne passent pas Touye ; qui veulent débiter pour éloquence vne facilité de mal parler; qui disent des sottises sagement, et prononcent bien les mauvaises choses. Nous ne chassons pas de l'Estat l'estude de la Sagesse; mais nous recevons principalement dans le Palais deux de ses parties, dont Tvne règle l'homme en tant qu'il est animal doué de raison; l'autre le conduit en tant qu'il est né à la société; l'une a pour fin la vertu et le bien d'un seul; l'autre la félicité et le bien public.

A quoy il me semble que les Roys peuvent encore adjouster la lecture de l'Histoire, qui est vne Philosophie plus populaire et plus agréable que celle qui se recueille dans la sécheresse des préceptes, parmy les espines et les aiguillons de la dispute. Par elle toute la vertu des Anciens est nostre, et ils n'ont vescu, à bien dire, que pour nous instruire, ny fait de bonnes actions que pour nous laisser de bons exemples. Elle donne au Prince l'industrie de ceux qui l'ont précédé, pour la mettre avec la sienne. Elle luy présente des conseils sincères, qui ne sont point suspects de flaterie; qui ne viennent point de passion ; dans lesquels il n'entre point d'interest particulier. Elle luy monstre les issues par où les Sages

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sont sortis des passages difficiles, et la voye qu'ils se sont faite, lors qu'ils n'en ont pas treuvé.

Celuy qui ne sçait rien^de cela, et qui de tous les temps ne connoist que le présent, est surpris par la nouveauté d'vn accident qu'il n'a point preveu; se laisse abbatre au premier souffle de vent contraire, et s'iraaginant que le mal doit durer tousjours, n'a jamais le courage de bien espérer. Celuy, au contraire, qui semble estre de tous les pays, avoir vescu en tous les âges, et assisté à tous les conseils et à toutes les assemblées publiques, tire de là de puissans secours pour résister à l'adversité. Pour le moins, il ne trouve rien d'estrange ny de nouveau. Il attend la bonne fortune après la mauvaise, et juge à peu près d'vne action par vne autre. Car en effet ce n'est ny de l'aspect des constellations, ny du vol et du chant des oyseaux, ny du cœur et des entrailles des bestes mortes que ce jugement se forme; mais c'est ordinairement des choses passées qu'on apprend les choses à venir. Et combien que les affaires du monde changent quelquefois de cours, prenant vn autre chemin que le leur accoustumé, et que cela seulement soit vrayscmblable, ainsi que disoit Agathon, que beaucoup de choses arrivent contre la vraysemblance; Toutesfois communément parlant, semblables entreprises produisent semblables evenemens ; et quoy que ce soient différons Acteurs qui paroissent, c'est tousjours le mesme théâtre sur lequel on représente, et les mesmes pièces qui se rejouent.

11 n'y a point de doute qu'vne si vtile connaissance ne soit digne de la curiosité des Grands, et qu'elle ne leur puisse servir en diverses occasions. Aussi le hoy s'est pieu de tout temps à s'en faire entretenir : Il a tousjours écouté avec plaisir ceux qui luy ont rendu compte des choses passées; et sans chercher de plus particulières preuves de ce que je dis, les merveilles que nous avons veuës de luy nous font assez voir qu'il ne prend pas ses exemples parmy nous,

et que ce ne sont pas les hommes de nostre temps qui iuy donnent de la jalousie. Davantage, sa vie domestique est si exempte de blasme, voire mesme de soupçon; sa conduite publique est si pleine d'adresse et de légitimes artifices ; toutes ses actions sont si conformes aux règles, que les Maistres des moeurs et les Docteurs de l'Estat nous ont laissées, que s*il n'avoit appris la Morale et la Politique, il faudroit qu'elles Iuy fussent naturelles, et qu'il eust receû de Dieu vne ame toute instruite et toute sçavante.

Pour les autres estudes stériles et de nul vsage, qui exigent vne violente attention et une assiduité servile; qui ont besoin de tout le loisir d'un particulier, de toutes les minutes des heures , elles peuvent estre , à mon advis , vtilement négligées par vn homme de sa condition, et ne sont gueres compatibles avec les fonctions de la Royauté, qui demande aussi les hommes tout entiers; et de telle sorte qu'en matière de Gouvernement, il n'y a souvent pas assez du jour et de la nuit pour le travail nécessaire, et il faudroit pour se délasser vn temps qui ne se treuve point.

Les affaires sont en plus grand nombre que les momens : La mort la plus tardive surprend tousjours les Princes, et laisse leurs ouvrages imparfaits : Peu de ces Artisans achèvent leur besongne en ce monde. Le Roy donc, qui veut venir à bout de celle qu'il a entreprise, ne s'amuse point ailleurs. 11 ne songe qu'à sa charge et à son devoir; et l'ordre qui a esté estably dés le commencement en la constitution des choses, ne pouvant pas estre reformé, il allonge par artifice vne vie qui d'elle-mesme est fort courte : Il espargne toutes les heures qu'ont coustume d'emporter les occupations mauvaises, et les superflues, et prend de sa diligence ce qu'il ne peut obtenir de la libéralité de la Nature.

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