‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 27 sur 90 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

ARGUMENT

Vigilance et activité du Prince. Les Roys el les Royaumes ne peuvent jouir d'un mesme repos. Le nostre travaille tousjours, se hazarde souvent, expose sa personne à toutes les injures des saisons , fait ses Galeries de Paris en Guyenne et en Languedoc. Son corps ne pesé point à son esprit; n'a point de peine à suivre les mouvemens de son courage. Il ne traisne point après luy vn long équipage de desbauche, comme les Princes Asiatiques. II ne s'arreste point à tous les objets agréables, comme Marc Antoine. Il est extraordinairement diligent. Il mesnage le temps avec vnc grande œconomie. Tous les momens luy sont précieux. Sans cela il n'auroit que commencé les miracles qu'il a faits, et qui sont icy plustost marquez que descrits : Il ne seroit pas ce Prince par excellence, qui nous fournit sa vie pour l'instruction des autres, et nous dispense de tous nos pre« ceptes. Reformation du passé. Anciennes fautes corrigées. Mauvaises maximes changées. Renouvellement de l'Estat.

il y a dix ans qu'il veille quasi tousjoufS; qu'il est quasi tousjours à cheval ; qu'il court par tout où rappelle la nécessité publique : Et d'autant qu'il sçait bien que les Roys et les Royaumes ne peuvent jouir d'un mesme repos, il est content que les peines et les dangers soient pour luy, et la paix et la seureté soient à la France. Ses cheveux blancs luy sont venus des nobles et glorieuses inquiétudes, qui ont produit la tranquillité de ses Peuples. Il pleut el il neige tous les Hyvers sur la première teste du Monde. Dans les plus vio-

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lentes chaleurs de l'Esté, lors que nous employons tous les moyens imaginables pour chercher le frais et avoir de Tombre, son visage se hasle au Soleil de Languedoc, et c'est d'ordinaire en pleine campagne , et à dix journées du Louvre qu'il reçoit les injures de l'air et les incommoditez des saisons. Quelques-uns de ses Prédécesseurs avoient plus de peine à se remuer, et à passer de leur chambre à leur cabinet, qu'il n'en a d'aller d'une extrémité du Royaume à l'autre. Il fait ses Galeries et ses pourmenoirs de Paris en Guyenne ou en Dauphiné, et il n'y a point de partie affligée en son Estât, pour esloignée qu'elle soit, qui luy ayant découvert ses playes, et donné connoissance de son mal, ne sente incontinent le soulagement qu'apporte sa présence en quelque lieu qu'il se monstre.

Pour cet effet la Nîrture luy a donné vn corps qui ne pesé point à son esprit, et qui estant extrêmement souple et vigoureux, n'a pas beaucoup de difficulté à suivre les mouvemens de son courage. La continuelle agitation dans laquelle il se nourrit, ne laisse pas mettre ensemble ce grand amas d'humeur, et cet excez de chair superflue, qui se forme par Toisiveté, et qui bien souvent est à charge à Famé ; Outre qu'il n'est pas embarrassé de ce long équipage de débauche, que traisnent après eux les voluptueux, et qu'il ne fait pas la guerre à la mode des Princes Asiatiques, on ne voit point des troupes de femmes et d'Eunuques, et vne autre armée de personnes inutiles à la suite de la sienne. Il ne luy faut point vn nombte incroyable de chariots pouf porter des luthS) des Violons, des miroirs et des parfums, comme il en falloit à Marc Antoine, quand il marchoit aVec Gleopatre. Le premier objet agréable qu'il rencontre en son chemin ne l'oblige point de s'y artester^ et il ne campe pas au bord des belles rivières, au lieu de les traverser, ny ne fait dresser des tentes dans les Vallotis délicieux, quand il faut {>asser les montagnes. Il est libre de ces ëmpescbeméns que se foiit où

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que trouvent les effeminez, et qui sont cause d'vne notable perte de temps, qui doit estre au Prince la plus précieuse de toutes les choses, et de laquelle il peut estre avare sans perdre le tiltre de Libéral.

Si le Roy n'en sçavoit vser avec beaucoup d'œconomie, et s'il n'estoit excellent dispensateur d*un bien si fragile et de si mauvaise garde, il n'auroit pas, comme il a fait en moins de six ans, commencé, poursuivy et terminé vn travail qui apparemment devoit exercer ses Successeurs et durer jusqu'à la postérité. Il ne se seroit pas rendu Maistre chez soy et luge chez ses voisins, et n'auroit pas esteint, comme il a fait, la rébellion, desarmé Terreur, soustenula foiblesse, abbaisséla tyrannie. Vu Prince médiocrement diligent seroit encore à my-chemin d'vne si pénible course, et sous vn autre Roy que le nostre, nous ferions encore des vœux pour arriver au port, dans lequel aujourd'huy nous les rendons.

Ne parlons point laschement de la prospérité de nos affaires. Ne contredisons point à la voix publique. N'affoiblissons point la vérité par des exceptions malicieuses, et par des louanges conditionnées. Avouons à tout le moins les obligations que nous avons au Roy, si nous ne pouvons les recbnnoistre. On ne vit jamais vne si grande disposition à la félicité, que les Politiques cherchent : lamais les promesses de Tavenir ne furent si belles. Nous ne craignons plus la ruine de nostre Estât, nous en espérons TEternilé. Toutes les pièces de cette superbe Masse, qui a branslé si long-temps, sont maintenant raffermies. Tout est compassé avec vne admirable justesse : Pas vne pierre ne pousse hors de son alignement : Rien n'offense les yeux délicats. Voicy la première fois que la Médisance sera muette. Il n'y a plus de défauts h découvrir; il n'y a presque pas de souhaits à faire.

le tiens certes mes yeux pour suspects, et ay de la peinte à me croire moy-mesme, quand je considère le présent, et qu'il me souvient du passé. Ce n'est plus la France de der-

nierement, si déchirée, si malade, si caduque. Ce ne sont plus les François,' si ennemis de leur Patrie, si languissans au service de leur Prince, si décriez parmy les Nations estrangeres. Sous les mesmes visages je remarque d'autres hommes, et dans le mesme Royaume vn autre Estât. L'ancienne apparence reste, mais l'intérieur est renouvelle. 11 s'est fait vne révolution morale, vn changement de l'esprit, vu passage doux et agréable du mal au bien. Le Roy a remis ses Subjets en réputation ; a communiqué sa force et sa vigueur à la Republique ; a corrigé les fautes du Siècle passé; a chassé tout ensemble la mollesse et la témérité de l'administration des affaires.

C'est le Sage non moins que le luste, et il ne trompe nysoy ny les autres. Il ne se sent point de la corruption présente, et quasi point de Tinfirmité humaine. 11 est capable d'arrester vn Estât sur la pente de sa cheute; de reparer les ruines que la longueur du temps y a faites; de raccommoder les choses gastées. 11 est capable, pour le dire ainsi, de rajeunir rVnivers ; et si ce parfait Gouvernement, dont on n'a veû encore que la peinture, doit en fin s'eclore et paroislre au jour, il sortira sans doute de son incomparable Sagesse.

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CHAPITRK XV.

ARGUMENT

Preuve des choses mises en avant. Quels estoient les maux ausquels le Prince a remédié. Quelles les fautes qu'il a corrigées. Description morale de la France et du gouvernement passé, pour monstrer qu'on ne dit rien au hazard, et que les Monstres dont on parle ne sont pas des fantosmes. La fortune a presque tousjours gouverné en France. Déplorable estât des choses après la prison du Roy lean et du Roy François, durant les guerres des Anglois et les troubles de la Ligue. Quand le Souverain la signa, il signa Tarrest de sa mort, ou celuy de sa déposition. S'il y eust eu de la prudence en ce temps-là , il n'y eust eu ny Ligue , ny Huguenots. Si on eust agi de bonne façon, ce qui a esté le chef-d'œuvre de nostre Prince, n'eust esté que le joîiet de ses prédécesseurs. La foiblcsse des maistres fut cause de l'audace des serviteurs. L'Estat se ressentit des vices du Cabinet. La peine et la récompense inconnues en ce Royaume, ou pour le moins leur vsage perverti. Les rebelles ont profité de toutes leurs fautes, lis n avoient garde de croire que la révolte fust vue chose mauvaise, puis qu'on la payoit si bien. En ce temps-là on iardoit le malade, à présent on le purge et on le guérit. On se contentoit de vivre et d'aller vn jour à vn autre; à présent on veut vaincre et triompher. La bonté du Souverain estoit vnc rente aux factieux. H achetoit tous les jours leur fidélité, laquelle il n'acqueroit jamais. Trailez infâmes faits avec eux. Adveu de la Rébellion. Partage de l'Estat accordé, et, pour l'éviter, violcment de la foy puplique. Beaucoup d'Estats sont péris à moins que cela. En la conservation du nostre la providence de Dieu a combattu perpétuellement contre l'impudence des hommes ; a beny toutes nos folies ; a rendu heureuses toutes nos cheules; nous a conduits jusques icy par miracle, pour nous laisser enfin entre les mains d'un Prince qui nous gouvernera avec raison. 11

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falloit venir par beaucoup de degrez à Louis le luste, demander plus d'une fois au Ciel vn si nécessaire reformateur. Représentation en petit de ses actions et de seb vertus, qui finit par la prise de la Rochelle, dans laquelle Vanteur est intéressé, et qui luy a donné subjet d'escrire.

Nous avons beau nous flatter, et corrompre la fidélité de nostre Histoire, jusques icy nous devons nostre conservation plustost à toute autre chose qu'à nous-mesmes; et si depuis la naissance de TEstat, on excepte seulement la vie de deux Princes, et quelques années de celles des autres, il se peut dire que la Fortune a gouverné parmy nous souverainement, et qu'en la conduite de nos affaires elle n'a laissé que fort peu de part au sens et à la raison. On a mis en proverbe nostre légèreté, nostre inconstance, nostre folie. On a dit que la France estoit vn vaisseau à qui la tempeste servoit de pilote. Nos pères ont conduit leurs guerres sans discipline, et leurs négociations sans secret. Leur façon d'agir estoit aussi peu réglée, que s'ils eussent eu dessein de perdre en tous les Traiclez; leur vaillance aussi estourdie, que s'ils se fussent bandé les yeux pour combattre. Ils nous ont pourtant laissé ce qu'ils gouvemoient si mal , et leur Estât est venu jusques à nous dans cette confusion et dans ce desordre. Toutes les Maximes receuës vniversellement pour véritables se sont trouvées fausses en ce qui nous regarde : Tous les signes d'une mort certaine ont esté vains quand ils ont paru sur nous : Toute la Sagesse estrangere s'est trompée au jugement qu'elle a fait de la durée de nostre Monarchie.

Apres la prison de lean et de François, qui furent l'vne et l'autre des fruits de leur imprudence, il y avoit toutes les apparences du monde que ce Royaume changeroit de Maistre et ne seroit plus qu'vne Province de nos ennemis : Toutesfois le voicy encore sous la puissance de l'héritier légitime de ces braves prisonniers. Les Roys d'Angleterre, qui ont régné et qui ont esté couronnez à Paris, n'y avoient hier

qu'vn Ambassadeur, et n'y ont plus aujourd*huy personne. 11 ne leur reste de toutes les conquestes qu'ils ont faites, quVn nom inutile que nous leur laissons, pour embellir leurs tiltres et pour se consoler de leurs pertes : Et après tant de batailles gaignées, je ne sçay quoy les a fait fuir et les a chassez d'un pais où ils croyoient estre chez eux, et où il n'y avoit plus que trois ou quatre villes qui fussent Françoises.

L'Espagne ayant quasi eu les mesmes avantages, s'est veuë trompée par le mesme événement. Nous luy avions ouvert toutes nos portes : Nous avions receû ses Garnisons dans nos villes et ses Ministres dans nostre conseil. La pluspart de nos gens, s'ils eussent esté nez à Madrid ou à Tolède, ne pouvoient pas estre meilleurs Espagnols qu'ils estoient, et tout le monde couroit en foule et les yeux fermez à la servitude. Neantmoins cette disposition au changement, et ces avances de la victoire n'ont de rien servy à Philippe ny à son Infante. Nous n'avons pu perdre ce que nous avions donné : Nous n'avons pu tomber sous une domination estrangere, quoy que nostre cheute fust nostre dessein. Les chaisnes que nous demandions nous ont esté refusées, et nostre Patrie nous a demeuré, après l'avoir livrée à nostre ennemy.

Ailleurs il ne faut qu'une guerre civile pour mettre vn Estât en pièces et abolir le gouvernement Monarchique : Mais qu'avons-nous veû autre chose que des guerres civiles depuis la mort de Henry second? Et n'ont-elles pas esté si fréquentes, qu'on a pu long-temps compter les années par les Traictez de paix qu'il falloit faire? Nos Roys signèrent TArrest de leur mort, ou au moins de leur déposition, quand ils signèrent la Ligue, et que des deux factions qui dechiroient leur Royaume, ils donnèrent à celle-cy leurs armes, et leur authorité, afin de demeurer desarmez et descouverts contre les entreprises de l'une et de l'autre. S'ils se fussent gouvernez par la raison , ils n'eussent jamais fait vne telle faute : et s'il y eust eu de la prudence en ce temps-là, il n'y

eust eu ny Ligue ny Huguenots. Ce dernier Party, qu'il falloit étouffer au berceau, lors qu'il n'estoit qu'à demy formé, et que les plus débiles mains le pouvoient défaire, a crû aussi par l'indulgence du Souverain j a pris sa première vigueur du mespris qu'on faisoit de sa foiblesse, et est monté enfin à vne si prodigieuse grandeur, qu'il a souvent balancé les forces Royales, et qu'il a fallu que sa ruine ait esté le Chef-d'œuvre de LOVIS LE IVSTE.

Mais avant que ce généreux Prince fust venu au monde pour accomplir nostre salut et arrester les choses au poinct où elles doivent demeurer, combien de fois ces deux puissantes factions ont-elles failly leur coup? A combien peu a-t'il tenu que nous n'ayons veû vne Republique de Languedoc? qu'il n'y ait eu des Estats de Guyenne? qu'il ne se soit fait des Ducs de Bourgongne et des Comtes de Provence? Et qui poùvoit respondre à nos Pères que la Rébellion attendisl à faire ses derniers et ses extrêmes efforts, contre celuy qui seul estoit capable de la destruire? Nous avons tousjours esté les ouvriers et les artisans de nos malheurs. Nos ennemis ont eslevé leurs Remparts et basli leurs Forts à l'ombre de nos Paix et de nos Traictez. Ils se sont agrandis et maintenus sous nostre protection. Ils se échauffez et nourris en nostre sein. La foiblesse et la timidité des Maistres a esté cause de l'audace et des entreprises des serviteurs. Tout l'Estat s'est ressenty des victoires et de la lascheté du Cabinet. Du mespris que le Prince faisoit de sa charge, est venu celuy qu'on a fait de son authorité. Il eust esté obeï, s'il eust sceû régner.

Parmy nous la Peine ny la Recompense n'ont presque jamais esté connues. Les Grands ont tousjours offensé impunément les petits : Les foibles ont tousjours esté la proye des plus forts : On a toujours marché sur ceux qui se sont humiliez : On a tousjours mesprisé les gens de bien , pource qu'on n'a point de peine à les conserver, ny de crainte de les perdre. Aristophon se glorifioit, à Athènes, d'avoir esté

accusé soixante et quinze fois, et d'avoir autant de fois corrompu ses luges. Icy les meschans ont bien plus heureusement réussi. Ils n'ont pas seulement joui de Timpunitë, on leur a donné des recompenses. Ils ont esté recherchez avec beaucoup de soin, et traitez avec toute sorte de faveur. Ils ont gaigné perpétuellement en Texercice du mal : Ils ont profité de toutes leurs fautes. Celles qui meritoient le plus severe chastiment, ont esté le plus chèrement payées; et nous avons veû vn vieux pécheur qui monstroit trois maisons qu'il avoit acquises de l'argent que le Roy luy avoit donné pour avoir esté de trois conjurations contre son service. Tellement que luy et ses compagnons n'avoient garde de se repentir d'un si bon crime ny de trouver que la Rébellion fust vue chose mauvaise, puis qu'ils en tiroient de si notables commoditez, et qu'elle estoit si libéralement recompensée. ff Ce n'estoit pas régner; Ce n'estoit pas vaincre; Ce n' estoit pas triompher, ce qu'on faisoit en ce temps-là : C'estoit vivre seulement, et aller d'vn jour à vn autre? L'estat des affaires n'estoit ny paix, ny guerre, ny trêve : c'estoit vn repos d'assoupissement, qu'on procuroit au Peuple par artifice ; et le somme des criminels et des obsédez n'est pas plus agité, ny plus inquiet que cette trompeuse tranquillité. On ne sçavoit point guérir, on sçavoit seulement farder les malades et leur faire le visage bon. Ceux qui gouvernoient vouloient apprivoiser la Rébellion en la caressant ; Ils la saouloient de bienfaits et de gratifications. Mais par là ils la rendoient plus puissante et non pas meilleure; Ils augmentoient sa force, et ne diminuoient point sa malice. Aucunefois, ils luy ostoient quelques hommes qui estoient à vendre et des avantages qui ne luy servoient de rien, et ne voy oient pas que c'estoit cultiver le desordre, que de toucher ainsi légèrement à ses branches et à ses rejettons , et ne point mettre le fer à son tronc et à sa racine.

Toutes les hautes entreprises les épouventoient. Toutes les

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grandes choses leur paroissoient monstrueuses. Tout ce qui n'estoitpas aisé, ils Tappelloient impossible. Et la peur leur grossissant les objets et leur multipliant presque à Tinfiny chaque individu, quand trois mal-contens se retiroient de la Cour avec leur train, ils se figuroient vue armée de Rebelles à la campagne, qui entraisnoit les Villes et les Cornmunautez après elle, sans trouver de résistance. En suite dequoy ils ne se mettoient point en devoir de les chastîer, mais ils taschoient de les adoucir, et au lieu de les aller visiter avec des canons et des soldats , ils leur envoyoient des gens de robe longue, chargez d'offres et de conditions, et leur promettoient beaucoup plus qu'ils ne pouvoient espérer de la victoire.

Ainsi la bonté du Prince estoit vne rente et vn revenu certain aux meschans. Il épuisoit ses coffres pour soudoyer les Armées de ses ennemis, et payoit tous les jours vne chose qu'il n'acqueroit jamais. A la moindre rumeur il descendoit de son Throsne pour traiter avec ses Subjets. D'vn Souverain il se faisoit vne personne privée, et d'vn Législateur, vn Âdvocat. Par cette brèche, Tentre-deux qui le sépare du Peuple, estoit rompu, et la puissance changée en égalité. Les coupables montoient sur le Tribunal et deliberoient de leur propre fait avec leur luge : Us nommoient le lieu de la conférence, et l'on acceptoit : Ils choisissoient pour conférer les personnes en qui ils avoient plus de confiance, et on leur donnoit ces personnes agréables. Et là il ne se parloit ny de grâce ny de pardon : Ces termes eussent esté trop rudes, et leur eussent fait mal aux oreilles : Mais le Maistre offensé declaroit solennellement que tout avoit esté fait pour le bien de son service, et sçavoit bon gré à ses serviteurs infidèles des affronts qu'il avoit receûs d'eux.

Finalement le dessein du Cabinet n'estant que de séparer les Alliez , et de destourner l'orage présent : On leur accordoit plus qu'ils pe demandoient : On estoit prodigue de la

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foy publique : Ou ne mesnageoit point le nom du Roy. Et de cette sorte il se trouvoit sur le bord de deux extremitez également dangereuses : car soit qu'il voulust tenir sa parole en ruinant ses affaires, soit qu'il les remist en la violant, il estoit tousjours réduit à vne déplorable élection , ou de bazarder son Estât pour estre fidèle , ou de manquer à son honneur pour demeurer Roy.

Ces desordres, et autres semblables, ne devoient-ils pas perdre la France? et beaucoup d'Estats n'ont-ils pas péri à moins que cela? Elle a pourtant fait mentir tous les Devins : elle a refuté tous les Politiques : elle a mis des exceptions à toutes les règles générales; et il n'y auroit pas tant de quoy s'étonner, qu'vn corps, dont le tempérament fust mauvais, et la constitution déréglée, fust parvenu à vne extrême vieillesse par des blessures, par des excez et par des desbauches, que de considérer douze cents ans que cet Estât a duré contre toutes les apparences humaines. C'est vn vieux desbauché, qui a fait ce qu'il a pu pour mourir, et qui vit en dépit des Médecins : c'est nostre fortune qui a corrigé tous les défauts de nostre conduite : c'est le hazard qui nous a sauvez, ou pour nommer nostre bonheur plus Chrestiennement , et quitter les termes de l'vsage corrompu , qui sentent encor le Paganisme, c'est Dieu, qui a pris vn soin particulier de la France abandonnée, et a voulu estre son curateur. dans la confusion de ses affaires : c'est sa Providence qui a perpétuellement combattu contre l'imprudence des hommes : c'est le ciel qui a fait autant de miracles qu'ils faisoient de fautes.

Il ne faut pas ueantmoins aimer le péril, ny persévérer dans le mal, sur l'espérance d'vn secours miraculeux. Ce n'est pas à dire que Dieu se soit obligé par serment de rendre heureuses toutes nos cheules, ny qu'il veuille bénir toutes nos folies, ny qu'il ne s'ennuye point de donner de bons evenemens à tous nos mauvais conseils. Il permet à la fin que les effets suivent leurs causes, et que ce qui a troublé

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long-temps Tordre du monde, et violé la Loy générale, rentre dans le cours ordinaire dont il est sorty, et obéisse à la commune nécessité qu'il a imposée aux actions de ses créatures.

Mais en Testât où nous sommes aujourd'huy, à la bonne heure nous prendra Torage : Nous pouvons nous passer de cette assistance extraordinaire, que nous ne pouvions pas tousjours nous promettre. Nous ne tenterons plus Dieu par vne téméraire confiance, ny ne dormirons dans le danger, en nous attendant aux coups du ciel : quand il n'y auroit plus d'impunité pour nos fautes, nous n'avons rien à craindre, estant asseurez de ne plus faillir. Encore n'a-Til pas esté inconvénient que les choses n'arrivassent pas tout d'vn coup à la plus haute élévation où elles pouvoient jamais monter. Il falloit venir par beaucoup de degrez a LOVIS LE IVSTE : A ce Prince qui possédant la raison en vn degré souverainement excellent, devroit régner de droict naturel, selon Topinion d'Aristote, quand il ne regneroit pas de droict divin, selon les principes de nostre Foy. Il estoit raisonnable de demander plus d'vne fois au ciel vn si nécessaire Reformateur, qui par vne adresse pleine de force a détourné les affaires du mauvais cours qu'elles avoient pris, et vaincu la longue accoustumance que nous avions au desordre ; qui a porté Tauthorité Royale jusques où elle peut aller sans tyrannie; qui a puny et recompensé avec le choix et la discrétion requise, pour ne tomber ny dans la cruauté, ny dans la foiblesse; qui a apporté la discipline à la guerre, et le secret au conseil; qui a remis nostre Foy en bonne odeur parmy les Nations estrangeres, et fait que ceux qui resisleroient à nos forces, se rendent souvent à sa preud'homraie; qui a changé les petites finesses dont nous nous servions pour attraper des inférieurs et des Subjets en ses grandes et courageuses maximes, qui donnent la Loy aux Roys, et aux Republiques; qui finalement (ce que mon interest particulier

me rend plus considérable que tout le reste) vient d'achever sur le bord de l'Océan vn ouvrage dont la seule figure et la seule proposition nous faisoit peur ; et a sceû prendre ses mesures si justes et le temps si propre au dessein qu'il meditoit, que plus tost ou plus tard l'exécution n'eneust pas esté possible.

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