CHAPITRE XVL
ARGUMENT
Prudence du Prince. Elle paroist principalement à sçavoir bien choisir le temps et prendre le poinct de l'occasion. De quelle conséquence est l'opportunité dans la Politique. Quand elle est venue, le Prince travaille sans relasche, et ne fait point de fautes par trop de raison. Le jugement est la plus oisive partie de l'homme, si le courage ne raccompagne. 11 ne produit que des doutes et de Tirresolution, et ne fait rien pour vouloir tout faire seurement. Le Prince délibère, mais il ne vieillit pas en ses de* libérations. Il entre au Conseil , mais il en sort. Il ne s'amuse pas à se combattre soy-mesme, lors qu'il faut aller contre l'ennemy. Dans la violence de la fièvre il ne se plaint point de la douleur. l\ se plaint seulement des jours et des occasions qu*il perd^ et est plus tourmenté par son courage que par son mal. Il va s'achever de guérir à la guerre, et employé les restes de sa maladie au salut de son Estât. Les mesmes occasions n'arrivent gueres deux fois aux mesmes personnes. Il faut se haster dans la conduite des choses humaines, parce qu'elles sont soudaines et passagères. Pourquoy David a dit qu'il tuoit les meschans dés le matin.
La lumière de son esprit a paru là principalement. Pour faire des choses extraordinaires, il pe suffit pas de sçavoir
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bien employer le temps, il est encore besoin de le sçavoir bien choisir. La prudence civile non moins que l'Astrologie judiciaire, reconnoist de bonnes et de mauvaises heures, se- Icm lesquelles elle se repose ou elle travaille. Toutes les actions des hommes ont leur saison, voire mesme les plus vertueuses, qui peuvent estre faites mal à propos. Et d'autant que ce qui n'est qu'accident aux choses naturelles est essence aux choses morales, il ne faut qu'vne légère circonstance du temps, ou du lieu, pour gaster vne affaire qui en soy seroit très-utile et tres-raisonnable. Il importe d'ailleurs pour Tac- Gomplissement de nostre dessein, que l'injustice de nos ennemis soit à son comble; que la mauvaise influence qui dominoit, commençant à s'affoiblir, il n y ait plus de résistance de la part du Ciel , et que le moment soit venu, auquel il plaise à Dieu de laisser faire les hommes. Et comme les voyageurs qui se lèvent au rais de la Lune, pensant qu'il soit jour, sont contraints de se recoucher, ou courent fortune de s'égarer s'ils se mettent en chemin : De mesme ceux qui suivent la simple lueur de l'apparence et qui entreprennent hors de saison, sont en danger de ne rien gaigner, ou de se perdre en leurs entreprises. Or si jamais homme a sceû prendre le poinct de l'occasion, qui n'est gueres moins difficile à rencontrer que ce juste degré de chaleur, que les Chymiques cherchent en l'opération de leur secret : Si jamais homme a sceû connoistre l'heure de l'exécution des choses, et se prévaloir de l'opportunité, on me doit avouer que c'est le Prince de qui je parle.
Si tost que cette opportunité, si nécessaire en la Politique, commence à paroistre, et qu'il sent que les affaires sont meures, il n'en laisse point corrompre le fruit. Il fait valoir les moindres instans ; Il donne chaleur à la besongne par sa présence; il anime les ouvriers par sa mine, par sa voix et par ses caresses. Vous voyez de quel courage et de quelle force il agit luy^-mesnie ; avec quelle gayeté il se porte dans
le péril ; de quelle asseurance il considère la mort et se prépare à tous les evenemens; de quelle sévérité de visage il rejette les conseils timides et la Sagesse tremblante et naa) asseurée.
Il est certain que dans la conduite des affaires, le courage n'est pas moins nécessaire au jugement pour le pousser, que le jugement est nécessaire à l'esprit pour le retenir; et de mesme que Tesprit tout seul fait beaucoup de fautes et veut remuer témérairement le ciel et la terre, aussi le jugement tout seul n'a point d'action et est la plus oisive et la plus stérile partie de l'homme. Il empesche de tomber, mais c'est en conseillant de ne marcher pas : Il fait éviter le mauvais temps, mais c est en faisant garder la chambre : Il employé à méditer les jours et les nuits, et de ce raisonnement continuel il ne sort que des soupçons et des doutes, et vne misérable irrésolution, qui est cause qu'il n'entreprend jamais rien, pource qu'il ne veut rien entreprendre avec hazard. Or est-il qu'il se trouve du hazard par tout, et qu'il n'est point d'affaire si seure sur qui la Fortune n'ait quelque droit, et qui ne soit subjette pour le moins à vn inconvénient.
« Celuy qui regarde tousjours au vent et qui observe tous- « jours les nuées, ne semé ny ne moissonne. Le paresseux, « pour ne point marcher, dit que le Lyon est dans la voye « et que la Lyonne n'est pas loing de là. » Le Roy, au contraire, après avoir formé son dessein, ne se travaille plus l'esprit par vn raisonnement importun, ny ne r'entre en des considérations qui n'ont point de fin. Il cesse de délibérer, quand la saison de faire est venue. Il ne renverse point ses premières opinions par les secondes, ny celles-là par d'autres nouvelles. Il ne s'amuse point à se combattre soy-mesme quand il faut aller contre l'ennemy. Lors qu'il a entrepris quelque voyage, on ne gaigne rien de s'y opposer : Il est aussi ferme en ses resolutions ordinaires, que les hommes le sont en leurs plus anciennes habitudes. Les obstacles qui se
présentent ne i'arrestent point, pourveu que la puissance humaine les puisse vaincre. Ceux-là mesmes qui viennent d'vne cause plus haute et de l'absolue nécessité, ont bien de la peine à le retenir; et s'il est force qu'il cède quelquesfois à la violence de la douleur, et qu'il se ressente de l'infirmité de nostre condition, en cet estât là il est beaucoup plus tourmenté par son courage que par son mal.
Dans l'ardeur de la fièvre qui le brusle , il ne se plaint que des jours et des occasions qu'il perd : 11 n'est inquiété que du reculement de ses affaires : Il veut partir à tous les bons intervalles qui luy viennent. Au lieu d'attendre en repos l'effet des remèdes et le recouvrement de sa santé, il employé les restes de sa maladie à se rendre en son armée : Il va s'achever de guérir à la guerre, et avec vn corps qui n'a que la moitié de ses forces, il donne le commencement à la plus difficile entreprise de nostre Siècle.
Sçachant bien que les mesmes avantages se présentent rarement deux fois aux mesmes personnes, il ne remet point les affaires au lendemain; il ne perd point les bons succez en les différant, il ne dit jamais, il y en a assez de fait pour vn coup, et nous achèverons bien tousjours le reste. Ce procédé n'est bon que pour Dieu, qui est patient de la sorte, pource que d'ailleurs il est Eternel, et qui laisse quelquefois durer les meschans, pource qu'il a vn autre monde que celuy-cy pour les chastier. Mais on ne peut proposer aux hommes vn exemple qu'ils ne peuvent suivre. Ils ne font pas les occasions, ils les reçoivent; ils ne commandent pas au temps, ils n'en possèdent qu'vne petite partie, je veux dire le présent, qui est vn poinct presque imperceptible opposé à cette vaàte estenduë de Tavenir, laquelle n'a point de bornes. Pour arriver à leur but, il est nécessaire qu'ils aillent viste et qu'ils partent de bonne heure; Ils doivent se haster parmy les choses soudaines et passagères : Et ce sage Prince, qui outre les connoissances qu'il tiroit de son expérience et de sa rai-
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son, estoit encore éclairé de Dieu , a dit parlant de soymesme, qu'il tuoit les meschans dés le matin : d'autant, à mon advis, qu'il ne s*asseuroit pas de Fapresdisnée, et qu'il ne sçavoit si sa bonne fortune dureroit jusques-là.