‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 29 sur 90 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

ARGUMENT

Maximes de prudence et de courage pratiquées par le Prince en diverses occasions. l\ chastie vn Eslranger qui avoit vsurpé son authorité. Par yn coup célèbre il sépare ses interests d'avec ceux de Tusurpateur, et esclaircit le monde de la vérité de son service. Ces exemples sont rares en son Histoire, et il n*y a point de si mauvais sang qu'il ne soit bien aise de mefrnager. Il ne donne gueres de loisir aux factieux de se rendre tout à fait coupables. Lors qu'ils délibèrent par où ils se jetteront dans le danger, il a pourveu à leur seureté. Il aime mieux vser de la douceur des préservatifs que de Texlremilé des remèdes. Excellent tempérament entre la peine et l'impunité. Il y a des fautes qu'on ne peut pas punir quand elles sont faites. Il n'est pas temps d'agir contre les coupables, quand ils sont devenus maistres de leurs luges. lusques où peut aller le soupçon el la défiance du Prince. S'il estpossible» qu'elle n'aille jamais jusqu'au sang. La détention d'vne personne suspecte à l' Estât n'est pas vne action de cruauté. G*est quelquefois empeschcr les innocens de faillir, et quelquefois conserver des gens qui se veulent perdre. Inconveniens qui naissent de la lustice scrupuleuse. Elle attend que les rebelles ayent ruiné 1* Estât, afin de procéder contre eux par les formes. Il est besoin que les vertus viennent au secours les vnes des autres, et que la prudence soulage la lustice de beaucoup de choses. La Prudence regarde l'interest gênerai, pourvoit au bien de la Postérité, se sert de moyens qui ne seroient pas entièrement bons, si elle ne

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les rapportoit à vne bonne fin. Le Prince voit avec douleur la misère de son peuple, mais il n'a pu s'empescher de l'amaigrir en le guérissant. I^ employé le sien, et n'espargne pas sa propre personne. Il est bien juste que nous soutTrions conjointement avec luy, et qu'il n'y ait rien de paresseux ny de lasche en son Estât, pendant qu'il travaille et qu'il se bazarde, r^ostre consolation est que ce ne sont point ses plaisirs qui consomment nostre substance. On n'employé point à faire des festes et à jouer des comédies l'argent qui se levé pour équiper des vaisseaux et pour entretenir des armées. Si les despenses ont esté grandes, elles ont esté nécessaires. Si le peuple a payé beaucoup, c'a esté sa rançon qu'il a payé. La liberté de nostre Patrie et le repos de nostre postérité nous dévoient bien couster quelque chose.

Ce sont des maximes nécessaires au fort de Torage et dans les grandes extremitez : Mais on s* en peut mesme servir lors qu'on voit paroistre quelque signe de changement de temps et le moindre présage de broûillerie. Le Roy aussi ne les rejette pas absolument eh ces sortes de rencontres, bien que durant le calme, et en pleine paix, il en ait de plus douces et de plus humaines. Quelquefois il a opposé la force toute preste à la violence qui se preparoit. Il a fait de petites guerres pour en éviter de grandes. Il a peut-estre diminué la France de deux ou trois testes, dont le repos public avoit besoin pour son affermissement, et sa Clémence n'a pas tousjours vaincu sa lustice.

Nous nous souvenons de ce qui se passa sur le Pont du Louvre, et de cette fatale saison , où n'y ayant quasi pour luy que luy-mesme, il fut contraint de rappeller à soy la puissance de condamner, que les Princes ont commise à autruy, et de reprendre cette fascheuse partie de Tauthorllé Royale, de laquelle ils se sont deschargez sur leur Parlement. Vn misérable estranger avoit tellement confondu les choses et mesié ses interests dans ceux de TEstat, qu'il n'y avoit que le Roy seul qui les pût séparer et éclaircir le monde de la vérité de son service. Il se résolut donc de se déclarer et de purger la Cour de la honteuse domination qui s'establis-

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soit sur les ruines de la Royauté, et qu'il sembloit approuver par sa patience. Il conceût ce jour-là le dessein du salut de son Estât, et par la mort de deux serpens, nous fit espérer la défaite de l'Hydre que nous venons de voir aux abois. Que si celuy qui s'est nommé le plus doux et le plus débonnaire de tous les hommes; Si le divin Moyse, estant encore personne privée, et à ce compte-là n'ayant point encore d'authorité, mais voyant seulement l'affliction de ses frères, crût estre obligé de les secourir et de commencer la délivrance du peuple par le meurtre d'vn Egyptien qui frappoit vn Israélite : Avec combien plus de raison le Roy, à qui Dieu n donné le glaive, et qui seul a droit de vie et de mort, s'estil servy de ce droit pour punir vn Tyran qui opprimoit ses vrais et légitimes Subjets, qui estoit altéré du sang de ses Princes, qui tenoit captive toute sa Cour, qui devoroit en espérance tout son Royaume?

Toutesfois la Postérité verra fort peu de ces exemples dans son histoire. 11 n'a vsé de l'authorité souveraine que contre ceux qui la vouloient vsurper, ny laissé tomber la foudre que sur ceux qui la luy vouloient arracher des mains. Il n'a consenti au supplice des criminels que quand il n'a resté que cette voye de finir leurs crimes. Il ûe tuë ny ne prend plaisir de voir tuer, non pas mesme les ennemis publics : Hais il tasche tant qu'il peut d'en faire de bons Citoyens et de bons Subjets. 11 fait à tout le moins que les meschans ne sont point dangereux au public, et sans leur ester la vie il leur oste la force et le venin. Sa puissance est aujourd'huy telle, que si trois mutins s'assemblent contre l'Estat, il a quatre moyens de les dissiper ; mais sa prudence est telle de l'autre costé, qu'il ne vient là que fort rarement, et ne leur donne gueres le loisir de se rendre tout à fait coupables. Il les surprend entre la pensée du crime et l'exécution. Ils croyent avoir négocié fort secrettement, et il sçait autant de leurs nouvelles que s'il avoit présidé à leur conseil : ils de-

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LE PHINCE. g?

libèrent encore par où ils se jetteront dans le danger, et il a desja pourveu à leur seureté. Ils veulent lever la main pour frapper leur coup, et ils la treuvent saisie : ils s'imaginent de partager bien-tost le Royaume, et ils se voyent réduits à vne chambre de la Bastille.

Le Roy, qui se porte difficilement à la violence des remèdes, s'est servy aucunefois de la douceur de ces préservatifs. Il a trouvé cet excellent tempérament entre la peine et l'impunité : Il a pris ce milieu entre la rigueur et l'indulgence. Et sans mentir, il me semble qu'il est fort raisonnable d'aller au devant de certaines fautes, qui ne peuvent pas estre punies quand elles sont faites, et de n'attendre pas à corriger le mal lors que les criminels sont devenus maistres de leurs luges. 11 est bien vray que par vne sotte pitié on favorise tousjours les particuliers qui entreprennent contre les Princes; d'autant qu'en toutes sortes de causes, le plus puissant est estimé le plus outrageux, et qu'on présume que l'injure vient plustost de la force que de la foiblesse. Le peuple ne veut pas croire qu'on a conjuré contre les Roys, que quand il voit la conjuration exécutée, ny leur adjouster foy que quand ils sont morts, le ne leur conseille pas neantmoins de se laisser tuer, pour justifier leur deffiance, ny de tomber dans les pièges qu'on leur prépare, pour raonstrer qu'ils ne craignent pas à faux. Ils peuvent prévenir le danger, voire par la mort de ceux qui leur sont suspects; et c'est vne excusable sévérité : Mais c'est vne bonté qui ne peut estre assez louée, et qui n'est propre qu'au Roy, de faire la mesme chose, et de ne faire mourir personne.

Sur vn simple soupçon, sur vne légère deffiance, sur vn songe qu'aura fait le Prince, pourquoy ne luy sera-t'il pas permis de s'asseurer de ses Subjets factieux, et de se soulager l'esprit, en leur donnant pour peine leur propre repos? Pourquoy mesnie vn fidèle serviteur ne souffrira-t'il avec quelque joye sa détention, qui donnant lieu à la preuve d'vne

chose contestée, fera voir plus nettement sa fidélité, convaincra la calomnie de ses ennemis, et appaisera les inquiétudes de son Haistre?

Ne vaut-il pas bien mieux empescher les innocens de faillir, qu'estre réduit à cette triste nécessité de condamner des coupables? En vser de la sorte, n'est-ce pas exercer des actions de clémence? N'est-ce pas la pluspart du temps cx)nserver des gens qui se veulent perdre? Si on se fust tousjours servy dVn moyen si aisé de destourner des Estats les mai^ heurs qui les menaçoient, la liberté d'vn particulier n'eust pas souvent esté la ruine de tout vn Royaume : Si on se fust saisi à propos des autheurs de nos desordres, outre que par là on les eust sauvez les premiers, on eust épargné vn nombre infiny d'autres vies et tout le sang qui s'est versé durant les guerres civiles : Si les mauvais vents eussent esté enfer* mez, la Mer n'eust point esté agitée : Si les Roys avoient assez de prudence, ils n'auroient que faire de lustice.

le parle de cette ponctuelle et scrupuleuse Iustic«, qui ne veut point remédier aux crimes qui se forment, parce que ce ne sont pas des crimes formez ; qui veut attendre que les Rebelles ayent ruiné l'Estat, afin d'agir contre eux légitimement; qui veut que pour observer les termes d'vne Loy on laisse périr toutes les Loix. Ce souverain droit est vue sou*veraine injustice, et ce seroit pécher contre la raison de ne pas pécher en cecy contre les formes. Si les vertus ne se prestoient aide et ne venoient au secours les vnes des autres, elles seroietit imparfaites et défectueuses. Il faut que la Prudence soulage la lustice de beaucoup de choses; qu'elle coure où fcelle-cy, qui va tirop lentement^ n'arriveroit jamais; qu*elle empesche les maux dont là punition setoit ou impossible ou dangereuse. La lustice s'exerce seulement sur les actiobs des hommes; mais la t^rudence a droit sur leurs pensées et sur leur secret. Elle s'estend bien avant dans Tadvenir ; elle regarde Tinterest gênerai ; elle pourvoit au bien de la Poste-

rite. Et pour cet effet elle est contrainte icy et ailleurs d'employer des moyens que les Loix n'ordonnent pas, mais que la nécessité justifie, et qui ne seroient pas entièrement bons, s'ils n*estoient rapportez à vue bonne fin.

LVtilité publique se fait souvent du dommage des particuliers. Le vent du Nort purge Tair en déracinant les arbres et en abbattant des maisons. On racheté la vie par l'abstinence, par la douleur, par la perte mesme de quelque partie qu'on donne volontiers pour sauver le tout. Bien que le Roy ait conservé la dignité et la réputation de la Couronne en des conjonctures où d'autres eussent crû beaucoup faire de ne pas perdre l'Estat: Bien qu'en l'extrémité mesme du mal il voudroit, s'il luy estoit possible, ne se servir d'vn seul remède qui ne fust agréable ; Bien qu'en vn mot il soit infiniment sensible à la misère et aux plaintes de son peuple , il n'a pu neantmoins s'empescher de l'amaigrir en le guérissant, ny de tirer de ses veines et de sa substance dequoy luy procurer son salut. Mais on doit souffrir de bon cœur les courtes peines qui produisent les longues prosperitez. Nous ne pouvons désirer avec honneur d'estre déchargez d'vn faix que nous portons conjointement avec nostre Maistre, et en des occasions où le Prince employé tout le sien et n'épargne pas sa propre personne, il est bien juste que les Subjets fassent quelque effort de leur costé, et qu'il n'y ait rien de paresseux ny de lasche en son Estât pendant qu'il travaille et qu'il se hazarde.

Les Dames Romaines jetteront autrefois toutes leurs piet*reries dans un abysme, qui s'ouvrit au milieu de la ville, s'imaginant le fermer par là ; et celles de Carthage en vne pressante nécessité se coupèrent elles-mesmes les cheveux et les donnèrent au public pour faire des cordages à des machines de guerre. Et si cela est, ne sommes-nous pas bien délicate de nous plaindre, et bien injustes de murmurer? Les François doivent-ils avoir plus de passion pour leur ar-

iOO ŒUVRES DE BALZAC.

gent, que les Romaines et les Carthaginoises n'ont eu de soin de leurs ornemens et de leur beauté? Et craindronsnous de devenir pauvres pour sauver nostre païs, puis que des femmes ont voulu estre laides pour le mesme effet?

Nous avons pour le moins cette consolation que ce ne sont point les desbauches de nostre Prince qui consomment nos peines et nos sueurs, et que Tentretenement de ses plaisirs ne couste rien à personne. L'argent qui se tire de son Royaume pour équiper des vaisseaux et pour nourrir des armées, n'est point diverty ailleurs, ny employé à célébrer des Nopces et à représenter des Comédies. Il ne fait pas comme les Gouverneurs d'Athènes, qui selon le calcul d'vn ancien Autheur, ont plus despensé à faire jouer la Hedée et l'Antigone, les Bacchantes et les Phoënisses, qu'à faire la guerre aux Perses et à défendre la Souveraineté de la Grèce. Depuis quelques années les despenses ont esté grandes, à la vérité, mais elles ont esté nécessaires; le peuple a payé beaucoup, mais c'a esté sa rançon qu'il a payé, et nous ne pouvions acheter trop chèrement la délivrance de nostre patrie, que nous voyons libre, ny le repos de nostre postérité, à qui nous ne laisserons point de fascheuse occupation. Le Roy a bien levé des millions en peu de temps, mais aussi en peu de temps il a bien fait des guerres, il a bien défait des partis; il a bien pris des villes, il a bien nettoyé des Provinces.

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