‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 30 sur 90 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

ARGUMENT

Seconde partie de cet ouvrage : Où le Prince est considéré hors de son Estât et chez ses voisins. Agissant contre la tyrannie, comme il a agi contre la rébellion. Il presse vivement la Fortune, et ne laisse point languir sa prospérité. A peine est-il revenu de la Rochelle, qu'il sort de Paris pour aller délivrer Tltalie. Il force le Pas de Suze au cœur de l'Hyver, lait lever le Siège de devant Cazal; effraye Milan, Naples, etc., du bruit de ses armes, il ne veut pas estre heureux pour soy, n'estant armé que pour ses amis. Sa vaillance n'est ny avare ny ambitieuse. Il n'a passé les Alpes que pour faire lustice, et ne travaille que pour la gloire. Procédé des Romains bien différent de celuy du Prince. Ils trafiquoient de leurs courtoisies et de leurs bienfaits. En assistant les plus foibles contre les plus forts, ils se rendolent Maistres des vns et des autres. Le Prince ne cherche autre recompense de ce qu'il fait que l'esclat qui rejaillit de son action ; embrasse l'esloigné comme le proche ; exerce vne puissanc/s qui compatit avec toutes les formes de gouvernement. Estre protecteur des foibles et libérateur des opprimez, c'est estre véritablement Prince; c'est tenir la place de Dieu sur la terre. Le Soleil est bien plus beau que les Comètes. Les Havres sont bien plus désirables que les escûcils. Les bons Princes sont bien plus à estimer que les conquerans. Les peuples ont autrefois consacré la mémoire de leurs bienfaiteurs, et adoré la vaillance qui leur a esté vtile. Pour estre Héros il sufGsoil d'avoir combattu vn Monstre. Il n'y en eust jamais vn pareil à la tyrannie dont il s'agit. Que sera donc celuy qui la combattra?

Et icy je me retrouve sans y penser au raesme lieu d'où je suis party : je suis retombé dans mon premier discours,

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je ne sçay comment. Il faut admirer encore vne fois la diligence du Roy, qui, à la grandeur des choses qu'il a faites, a presque tousjours adjousté la grâce de les faire promptement. En cela, certes, il paroist quelque chose de plus qu'humain. Il vse de la façon d'opérer la plus relevée et la plus excellente de toutes : il semble qu'il agisse en vn instant et qu'il tienne desja quelque chose des corps glorieux à qui Tagilité n'est pas moins propre que la lumière. La vitasse de ses actions trouble la veuë et l'imagination des spectateurs qui le considèrent. L'issue d'vn dessein luy est l'acheminement à vn autre : le changement de travail luy sert de repos : ce qu'on pense qui doive estre sa fin, n'est qu'vn de ses moyens pour y arriver.

Qui ne croyoit qu'il voulust se délasser après vn siège de quinze mois, et que son esprit deust estre satisfait de la déroute de Tarmée Angloise et de la prise de la Rochelle? N'avoit-il pas dequoy s'entretenir fort long-temps de la mémoire de deux si fameuses actions; se nourrir des fruits qu'il venoit de cueillir, et posséder à son aise la réputation qu'il s'estoit acquise? Neantmoins il a mieux aimé vser de la victoire que d'en joiiir, et se priver de la recompense d'avoir bien fait, que perdre vne seule occasion de bien faire. Le voila, qui n'est pas à demy essuyé de la sueur de la guerre; qui est encore couvert de la poussière d'Aunix; qui n'a pas achevé de rendre ses complimens aux Reynes ; le voila, dis-je, qui à bien dire n'est pas tout à fait revenu de la Rochelle, qu'il sort de Paris pour aller mettre l'Italie en liberté. Le voila qui presse la Fortune sans luy donner de relasche : qui ne laisse point languir sa prospérité; qui poursuit vivement les faveurs du Ciel, et force les affaires par son courage, qu'auparavant il avoit lassées par sa patience.

Sans doute les bons succez ne finissent pas avec l'action qui les a produits : ils durent encore après qu'ils sont arrivez, et laissetit dans le cœur des Princes vn aiguillon qui

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les agite incessamment et les pousse hors de leur Throsne, si tost qu'ils prétendent de s'y asseoir. Les desseins qui ont bien reiissi leur font naistre de nouvelles pensées pour entreprendre de nouvelles choses, et leur donnent des désirs dVne seconde réputation, comme si la première estoit desja toute vsée. Et tout ainsi que la pluspart des amoureux ne regardent plus leurs maisttesses quand elles sont devenues leurs femmes; ceux-cy de mesme mesprisent leur ancienne gloire lors qu'ils n'ont plus de peine à la rechercher. Cette passion dans Tame du Roy n'est autre chose qu'vne émulation de soy-mesme ; vne jalousie de son propre mérite ; vne obstination de se vouloir tousjours vaincre, Tesperance de Tadvenir combattant perpétuellement avec Testime du passé, et l'envie de ce qu'il veut entreprendre avec ce qu'il a desja entrepris.

Il descend donc des Alpes au cœur de rHyver, et par vn combat mémorable, dont je reserve les particularitez à vn autre lieu, s'asseurant du passage, qu'on luy vouloit disputer, et arrachant les clefs d'entre les mains des portiers, il ouvre les prisons à toute vne Nation captive, et fait sçavoir à ceux qui se plaignent des Tyrans, que leur Libérateur est venu. Au bruit d'vne si grande nouvelle, les Espagnols retirent leurs troupes du Montferrat, abandonnent le travail de plusieurs mois, et perdent la gloire de cette constance, que leurs flatteurs opposent si souvent à nostre légèreté. C'est en vain que tant de préparatifs se sont faits et qu'il s'est remué tant de terre. La despense dVn long siège demeure inutile : Ils craignent plus pour Milan qu'ils n'ont d'espérance pour Cazal. Et comme il n'y a rien de si contagieux ny qui coure si viste que la frayeur, l'imagination troublée se figurant d'abord les derniers maux et l'extrémité des choses; On tremble desja jusques dans les Chasteaux de Naples, et la garnison de Palerme ne trouve pas assez large le destroit de Mer qui sépare la Sicile de l'Italie.

Le Roy cependant se contente de relever les courages abbat^ tus et d'apprendre rhumilité aux superbes. Il ne veut point estre heureux pour soy, n'ayant combattu que pour ses arais, ny profiter de leur guerre, ses armes n*estans point mercenaires. 11 laisse mesme pour vn temps reposer ses prétentions et les droicts de sa Couronne, qu'il ne mesle point avec leurs affaires, afin que l'assistance qu'il leur rend soit purement gratuite, et qu'il ne semble pas qu'il ait en cecy vn plus proche et plus particulier interest que celuy de leur salut, ny qu'il veuille faire servir yne moindre entreprise à vne plus grande.

Les Romains n'assistoient pas leurs Alliez avec vne semblable franchise, ny n'embrassoient comme luy les choses honnestes pour le simple respect de l'honnesteté. Les particuliers estoient vertueux, mais la Republique estoit injuste. L'vtilité qu'ils mesprisoient au logis estoit la fin de leurs délibérations au Sénat; et quoy qu'ils donnassent de beaux noms à leurs entreprises et les colorassent d'vne générosité apparente, elles estoient pourtant toutes remplies d'interest, et alloient, ou tout droit, ou par quelque route détournée à l'accroissement de leur Empire. Dans la cause du peuple qui les appeloit, ils a voient tous] ours leur dessein à pari : Presque toutes leurs vsurpations ont commencé par la défense du bien d'autruy, et en secourant les foibles contre les plus forts, ils ont gaigné vne moitié de la terre et vaincu l'autre.

Le Roy ne trafique pas ainsi de ses courtoisies et de ses bienfaits, et sa vaillance n'est ny avare ny ambitieuse. Apres le service de Dieu et le bien gênerai de la Chrestienté, qui sont ses premiers objets, il ne travaille que pour la réputation et pour la gloire. Il ne cherche autre recompense de ce qu'il fait que l'éclat qui rejaillit de son action et la bonne odeur qui en demeure. Il n'a esté attiré chez ses voisins que par la seule considération de leur besoin et de son honneur, et n'a porté ses armes hors de son Royaume que pour se

mettre en estât de connoistre des differens des Princes avec fruit; de recevoir avec authorité les plaintes des affligez; de conserver le bon droict à ceux qui Font, et de faire justice à tout le monde.

Cela, certes, s'appelle estre Roy et tenir la place de Dieu sur la terre. C'est exercer vne puissance salutaire à tous les peuples, et qui compatit avec toutes les formes de gouvernement ; c'est embrasser dVne commune protection ce qui est esloigné comme ce qui est proche; c'est donner en intention de ne point prendre. Et ne plus ne moins que l'Aigle des Fables porta Ganimede dans le Ciel, sans égratigner sa peau ny déchirer ses hahillemens; c'est de mesme faire sentir aux estrangers le bonheur de son Empire, sans offenser pour cela leur liberté ny toucher aux choses qui leur sont chères. Les Princes qui vivent de cette sorte sont bien davantage à estimer que les Gonquerans et c^ux qui aspirent à la Monarchie. Les Havres qui reçoivent dans leur sein les vaisseaux battus de la tempeste, sont bien de plus riches ornemens des Gestes et de plus belles pièces de l'Vnivers que ces infâmes esciieils, que les Mariniers ne regardent qu'en tremblant, et qui n'auroient point de nom, s'il ne se faisoit point de naufrage. Il y a bien plus de plaisir de voir lever le Soleil, tout couronné de rayons, qui nous apporte la joye avec la lumière, que de voir paroistre les Comètes avec leur chevelure sanglante, qui nous menace de mille maux : et si les autres corps supérieurs avoient vne volonté et agissoient raisonnablement, ce seroit, sans doute de leurs aspects favorables que les hommes les loueroient, et non pas de leurs influences malignes.

La gloire qui s'acquiert en obligeant le public est la seule gloire qui n'est disputée de personne, parce que chacun y participe, et que l'honneur d'vn homme seul est la félicité de tout le monde. Aussi les Peuples, touchez d'un si légitime ressentiment, ont mis autresfois leurs bienfaiteurs au

nombre des Dieax, et ont adoré la Vaillance, qui leur a esté vtile. Ceux qui avoient écrasé vn Serpent d'vne grandeur extraordinaire ou assommé vn Sanglier qui faisoit le dégast autour de leur ville, recevoient des devoirs religieux de la reconnoissance de leurs Citoyens, et pour estre Héros, il suffisoit d*avoir nettoyé le pays de quelque Monstre. Or, je vous prie, y en eut-il jamais vn plus cruel et plus redoutable que la Tyrannie, qui veut aujourd'huy engloutir toute la Republique Gfarestienne, et qui n*est pas saoule, depuis cent cinquante ans ou environ qu'elle dévore les Estats et les Souverains?

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