‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 31 sur 90 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

ARGUMENT

Sincère protestation que fait TAutheur de la révérence qu'il porte aux Princes de la maison d'Austriche. Leur Eloge véritable. Le mal qu'il appréhende pour sa Patrie vient de leur fortune, et non pa^de leur personne. Dessein de la Monarchie vniverselle conçeû sous Ferdinand , esclos sous Charles, nourry depuis et entretenu par le Conseil d'Espagne. On blasme les dangereuses maximes de ce Conseil, et non pas les droites intentions dos Princes. U exerce en quelque façon vne Souveraineté séparée de la leur, et combat perpétuellement leur bon naturel. Description morale du Monstre qui menace toute la Republique Chrestieune. Le degast qu'il a fait en Italie et en Allemagne. Quelles sont ses caresses et ses faveurs. Sa bonne volonté est vn ainoor d*«dultere. n ne recherche que pour jouîr^ et n'oflre

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qoe pour corrompre. Il donne et emprunte. 11 a des pensionnaires et des créanciers à mesme fin. Il opprime presque tous les Princes, ou de son amitié ou de sa haine. Image de sa cruauté et de son orgueil.

N'accusons point en cecy le sang d*Au8triche ny les actions particulières d'aucun de ses Princes. Ils sont tous extrêmement bien nez : ils apportent tous au monde de grandes semences de vertu, qu'ils cultivent avec de grands soins. La Bonté, le Courage et la Sagesse, sont les vrayes marques de cette Race, et plus belles incomparablement que la figure d'vne espée au bras droit, ou l'impression d'vne lance sur la cuisse. Il n'y eut jamais d'ames plus nobles ny plus Royales. Il ne se peut voir de meilleures ny de plus douces inclinations que les leurs, et le mal que j'appréhende est de leur Fortune, et non pas de leur Personne.

Outre que je fais profession de révérer en gênerai les Puissances souveraines, je sçay le respect qui est deû au mérite et à la dignité d'vne Maison dont l'Empereur n'est que le Cadet et l'Espagne n'est qu'vne portion. le n'ignore pas la saincteté de nos Alliances : je voy bien d'où nous est venue nostre bonne Reyne. Mais je veux croire qu'elle ne trouvera pas mauvais ce que la nécessité de mon discours exige de moy et ce que je suis contraint de dire de l'ambition d'vn Peuple qui ne luy est plus rien. Elle n'a point tant de' passion pour le Royaume où elle n'est née que pour celuy où elle commande. Et s'il est vray, selon la maxime des lurisconsultes, qu'en quelque façon les femmes sont la fin des maisons d'où elles sortent et le commencement de celles où elles entrent, le nom que porte cette sage et généreuse Princesse, quoy que tres-auguste et tres-glorieux, mais qui ne sçauroit passer d'elle à vn autre, ne luy peut eslre de beaucoup si cher que l'espérance de la belle postérité qu'elle promet à cette Couronne. Les interests qu'elle a quittez, il y a long-temps, ne peuvent diviser aujourd'huy ses affections,

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ny mettre du trouble dans son esprit; et ce qu'elle a receû d'Espagne ne luy est point, je m'asseure, en telle considération, que ce qu'elle doit donner à la France.

Nous honorons sérieusement et d'une particulière dévotion les personnes qui luy appartiennent : elles nous sont doublement sacrées , et par leur charactere et par sa proximité. Mais véritablement le dessein de la Monarchie vniverselle, qui a esté conceû sous le Roy Ferdinand, qui s'est éclos sous TEmpereur Charles et que le Conseil d'Espagne a tousjours nourry depuis ce temps-là ne peut estre considéré sans horreur et sans indignation par vn homme qui ayme sa Patrie.

le ne prêtons de blasmer que ce Conseil, duquel ils ont coustume de dire que leurs Princes sont mortels, mais que leur conduite est éternelle; ce Conseil, que les Roys trouvent et qu'ils ne font pas ; qu'ils reçoivent de père en fils, auquel ils n'osent toucher, non plus qu'aux fondemens de TEstat, et qui exerce en quelque sorte vne Souveraineté séparée de la leur, laquelle ils souffrent par la seule révérence de la coustume. le blasme donc ce Conseil, qui suit de dangereuses maximes, et non pas eux, qui n'ont que de droites intentions. l'accuse ce Conseil, qui combat contre le bon naturel du Prince ; qui veut commander à son propre Maistre, et c'est le Monstre de qui je parle.

Voyez, s'il vous plaist, avec quelle ardeur il se jette sur sa proye, et comme il s'efforce de mettre en pièces les plus nobles parties de l'Europe? L*Italie soigne en divers lieux des atteintes qu'elle en a receuës : Elle n'est à couvert de ses coups qu'en vn petit coin de terre ferme, et encore ce qu'elle a de sain de ce costé-là est si pesant de vieillesse, qu à peine se peut-il remuer pour défendre le demeurant, il ne reste rien d'entier, ny de reconnoissable en Allemagne, que la mer et les montagnes; parce qu'il n'a pu changer la face de la Nature. Ce n'est plus cette Province si libre et si puis-

santé autresfois : il la fait gémir sous les fers et sous les fardeaux dont il la charge ; il a cassé tous ses privilèges ; il a violé toutes ses franchises; il Ta abbattuë par ses propres forces; ce ne sont plus ses membres qu'il tourmente main* tenant, ce ne sont que ses blessures.

S'il flatte quelque Republique parmy le grand sombre de celles qu'il menace et qu'il persécute, la bonne volonté qu'il luy monstre est vn amour d'adultère ; il ne la recherche que pour en jouir, et ne luy fait des offres et des promesses que pour luy ester finalement Thonneur et la disposition de soymesme. Ses confédérations sont semblables à celles de Maaz Ammonite, qui respondit aux hommes de labés en Galaad, qui luy demandoient d'entrer en alliance avec luy : « l'y « cx)nsens, pourveu que j'arrache à chacun de vous l'œil « droit, et que je vous mette en opprobre devant tout Israël.»

Si ses caresses ne tuent pas tousjours, elles débilitent et corrompent. S'il n'étouffe en embrassant, il salit et gaste le corps qu'il touche. Les endroits qu'il ne ronge pas de ses morsures, il les infecte de son haleine; Et bien qu'il espargne en apparence les Génois et ceux de Luques, ils ne sçauroient dire pourtant qu'il leur laisse leur liberté pure et nette et sans aucune tache de servitude.

Il donne à ceux-cy, il emprunte de ceux-là, afin que les vDS et les autres dépendent de luy ; afin que des pensionnaires et des créanciers luy gardent vn païs où il n'a point de Subjets ; afin qu'il règne par des familles intéressées, ne pouvant le faire par des Colonies et des Garnisons. Cette Toison, qu'on estime tant, est vn joug qu'il impose aux petits Princes, qui ne s'apperçoivent pas qu'il les dompte par là, en les honorant, et qu'vne telle société leur donne un Maistre et non pas vn compagnon. Il veut en fin ou tout détruire ou tout posséder, et tant delà les Alpes que delà le Rhin, il opprime quasi tous les Souverains, ou de son amitié ou de sa haine.

no ŒUVRES DE BALZAC.

On ne voit autour de luy que des Sceptres brisez, que des Couronnes rompues, que des Tribunaux abbattus, que des Enseignes de Seigneurie et de lurisdiction déchirées, que des testes de Roys morts, que des despotiilles de ceux qui vivent encore. On n'entend autour de luy que des plaintes et des gemisseniins d'affligez, que des commandemens superbes et outrageux , que des bravades adjoustées à la cruauté, que des reproches faits à la misère, que des voix qui font retentir de tous costez, MALHEYR ET DESESPOIR AVX VAINCVS.

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