‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 32 sur 90 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

ARGUMENT

Le Monstre se veut fonder en raison, et cherche des titres de sa tyrannie. Ce qu'il faict dire à l'Empereur Charles sur le sujet du Roy François. Les noms qu'il donne à Philippe II dans vne inscription qui se voit en liOmbardie. Il ne fait la paix que pour tromper ceux qu'il n'a pu vaincre. Dequoy sont pleines les boutiques qu'il ouvre, quand il a fermé ses Arse* nacs. Partie de ce qu'il a fait, et de ce qu'il a voulu faire. Il ne traite pas mieux les siens que les estrangers. Tesmoin Dom Charles, Dom lean d'Aus* triche, les Princes de Parme, toute la maison d'Arragon. Il prend le prétexte de la Religion, et veut passer pour protecteur de l'Eglise. Toutesfois il devient son persécuteur à la première occasion qu'il n'en a pas tout le contentement qu'il en désire. Il a favorisé les commencemens de Luther, et receû entre ses bras l'heresie naissante. Il est cause du schisme d'Angleterre, et de la perte de Henry VIII. Il embarqua l'Eglise dans vnc affaire douteuse, et puis l'abandonna au besoin, s'alliant avec l'excommunié. Au mesme temps qu'il ordonne des Processions à Madrid pour l'exal-

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LE PRINCE. m

tation du Saint Siège, il entre dans Rome avec vne armée Luthérienne. 11 prend prisonnier le Pape, et donne en proye aux profanes les choses sa* crées. Maximes de tyrannie dont il fait leçon.

Afin d*oster à sa Tyrannie lamertume dé la nouveauté, il ressuscite des anciens Oracles, qu'il interprète à son avantage. 11 allègue pour droit et pour tiltre de son ambition, « Que le Seigneur de tout le Monde doit sortir d'Espagne, et (( qu'il y a plus de quinze cents ans que la promesse luy en « est faite. » En vertu dequoy il voulut faire accroire par Ferdinand Cortez à Motezume Roy de Mexique, « Que TEm- « pereur estoit son naturel Seigneur, celuy qu'il devoit at- « tendre et reconnoistre comme Souverain Monarque de « rVnivers, son Aisne et le légitime héritier de ses Prede- « cesseurs en toutes les Indes. »

À la persuasion de ce Monstre, le mesme Empereur, si sage d'ailleurs et si vertueux, se vantoit ordinairement, parmy ses familiers, de rendre le Roy François le plus pauvre Gentil-homme de son Royaume. Il les rebroûilloit le mesme jour qu'ils s'estoient raccommodez. Les plus modestes paroles qu'il faisoit proférer à Charles en ce temps-là estoient celles-cy : « Il n'y a point d'autre moyen de mettre « fin aux calamitez publiques, sinon que François soit, ou- « tre ce qu'il est. Empereur et Roy des Espagnes en ma « place, ou moy en la sienne, Roy de France, outre ce que lA je suis. j>

11 a gravé cette orgueilleuse inscription sur le frontispice dVn Palais qui se voit en Lombardie : A PHILIPPE II, ROY DES ROYS, ESPAGNOL, AFRÏQYAIN, INDIEN, DELGIQVE, MAISTRE DEBONNAIRE DE TOVTES NATIONS, ESLEV DE DIEV POVR REVNIR TOYS LES EMPIRES SEPAREZ. Et après cela, douterons-nous encore de ses intentions? Il me semble que nous n'en sçaurions en demander de plus expresse ny de plus authentique déclaration. Nous n'avons que

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U^ (ËUVRËS DE BÀLZÀd.

faire d'interroger des espions ny de déchiffrer des lettf es qui nous éclaircissent de son dessein, puis que les pierres parlent et qu'il est imprimé dans le marbre.

11 ne fait point la guerre pour l'honneur de la victoire et pour recouvrer les choses perdues : Ce n'est que pour acquérir injustement et pour Tesperance du butin. Q ne la termine pas non plus pour donner du repos aux Provinces travaillées : Ce n'est que pour desarmer ses ennemis et pour tromper ceux qu'il n'a pu vaincre. Et de fait, si tost qu'il a retiré ses forces et fermé les magazins de ses armes, il se sert de la ruse et ouvre des boutiques toutes pleines de mau« vaises et cruelles inventions, de pernicieux et funestes artifices.

Là dedans sont en reserve les paroles à double sens, les promesses captieuses, les sermens qu'on veut violer, les fausses paix et les amitiés infidèles. Toutes les pommes de discorde se prennent là. Il y a des artisans qui travaillât jour et nuit à faire des hameçons et des pièges : il s'y trouve des filets si déliez, que les plus habiles s'y peuvent prendre. De là viennent les billets et les characteres qui ensorcellent le peuple, qui énervent le courage et pervertissent la fidélité des grands Capitaines. De là sont sortis les couteaux qui ont commis les Parricides, le poison qui a esté meslé parmy les maladies des fils de France, l'or qu'on a jette dans nostre Conseil , l'aliment dont la Ligue s'est entretenue , le remède qui donne encore vn peu de mouvement et ramasse quelques restes de vie dans le languissant et misérable Corps de la faction Huguenotte.

Faire pendre six mille hommes en vne apresdisnée contre je droit de la guerre, et dire que c'est chastier cinq ou six séditieux; Bannir tout vn peuple du pays de sa naissance, en suffoquer vn autre sous la terre, charger vn vaisseau de chaisnes pour les Ânglois qui se fussent sauvez de l'espée si Tarmement de mer qui partit de Lisbonne l'an mil cinq

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cens quatre-vingts huicts, eust eu le succez qu'on se iiguroit; entreprendre d'emporter d'vn seul coup toute la Maison d'Angleterre, et d'enveloper dans vne commune ruine les Catholiques et les Protestans; c'est vne partie des actions et des pensées de ce Monstre ; c'est ce qu'il a fait, et ce qu'il a voulu faire.

Mais ne pensez pas qu'il en veuille seulement aux estrangers, et qu'il traite mieux les Domestiques. Il n'est pas plus doux chez soy qu'ailleurs, et ne s'apprivoise avec personne. Ne s'est-il pas défait par divers moyens de tout le sang d'Arragon? N'a-t'il pas immolé vn fils vnique aux soupçons et à la défiance de son Père? N'a-t'il pas bien reconnu les services et la fidélité d'Alexandre Famese, Duc de Parme? N'at'il pas crû le recompenser, s'il le traitoit vn peu plus doucement qu'il ne fist son Ayeul Pierre Louis, qui fut assassiné à Plaisance? Dom lean d'Austriche a-t'il esté impunément vertueux? Ne fust-ce pas vn crime à ce pauvre Prince, d'avoir bien fait et d'avoir pu faire mal? Dequoy le jugea-t'il coupable, que de sa grande réputation? Ne croit-on pas qu'il Tempescha de vieillir, parce qu'il appréhenda le progrez d'vn si beau commencement; parce qu'il s'imagina qu'il avoit des qualitez trop dignes de commander pour les employer tousjours à l'obéissance?

Il proteste neantmoins, quoy qu'il fasse, qu'il ne fait rien qu'à la plus grande gloire de Dieu , et veut qu'on treuve bonnes ses cruautez, comme s'il les avoit entreprises par inspiration divine et pour le bien gênerai du monde. A l'ouyr parler, s'il ne retenoit la Religion icy bas, elle s'en seroit revolée au Ciel ; s'il ne soustenoit l'Eglise, elle seroit tombée il y a long-temps, et lesus-Christ ne règne que par l'assistance qu'il luy preste. Toutesfois il est certain que si la Religion ne luy estoit vtile, elle luy seroit moins qu'indifférente; qu'il est persécuteur de l'Eglise, quand elle refuse d'estre ministre de ses passions, et qu'il a tousjours servi I 7

lesus-Christ infidèlement. Personne ne peut ignorer les supercheries et les trahisons qu'il luy a faites, outre les actes visibles d'hostilité qu'il a excercez jusques dans le siège de son Empire, jusques dans le Sanctuaire. Oseroil-il nier qu'il n'ait esté cause, par sa négligence malicieuse, de la révolte du Septentrion, et qu'il ne soit coupable des premières fautes de Luther? C'est luy qui donna courage à ce petit moine, qui ne se fust jamais bazardé de chocquer le Pape, s'il eust crû qu'il eust esté en bonne intelligence avec l'Empereur. C'est luy qui receut entre ses bras l'heresie naissante et qui favorisa ses commencemens, afin de diviser les forces spirituelles du Saint Siège et les forces temporelles d'Allemagne, et qu'après les avoir affoiblies toutes deux, il eust moins de peine à les vsurper.

On a désespéré Henry huictiesme à son occasion, et par les poursuites et les importunitez de ses Agens. Pour le contenter, la rigueur de l'Eglise alla aussi viste que la passion d'Espagne : Elle employa les derniers remèdes dans l'approhension d'vne maladie, et coupa ce qui n'estoit pas encore gasté. Et au partir de là, le temps s'estanl changé et sa vejigeance estant satisfaite, sans se soucier de l'interest de l'Eglise, qui avoit espousé le sien, ny du danger où il la laissoit, dans lequel il l'avoit précipitée, il ne fist point de difficulté de contracter vne tres-estroite alliance avec ce Roy, qu'il venoit de rendre Schismatique, et qui fumoit encore, s'il faut ainsi parler, de l'Anatheme qu'on avoit jette sur luy.

Mais ce qui est au delà de toute créance et qui m'oblige d'avoir compassion des pauvres hommes, qui n'osent s'imaginer que le mal soit mal, de peur de faire des jugemens téméraires, c'est qu'au mesme temps qu'il ordonnoit des Processions en Espagne pour l'exaltation de cette sainte Eglise, il entroit dans Rome avec vne armée Luthérienne; il prenoit prisonnier le Pape Clément, et exposoit à l'avarice et à la risée des Hérétiques la pompe et la magnificence de TE.^-

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pouse du Fils de Dieu, les presens des Roys et des Nations, les Reliques des bienheureux Martyrs, les corps de Saint Pierre et de Saint Paul, et généralement toutes les choses que nous rêverons, et pour qui les démons mesmes ont quelque sorte ou de respect ou de crainte.

Devant le monde, il se couvre tout de prétextes spécieux, et ses habillemens sont tous semez de noms de lesus et de Croix peintes : Mais ce n'est quVn personnage qu'il représente. Dans les assemblées, il fait sonner haut le salut de Famé et rvtilité publique; mais il s'en mocque en particulier, et dit à Toreille de ses Favoris ; « Qu'il faut tout rapa porter à soy-mesmej que pour s'eslever il est permis de (T marcher sur le corps de son propre père ; que le vray n'est « pas meilleur de soy que. le faux, et que nous devons me- « surer la valeur de Tvn et de Tautre par rvtilité qui nous « en revient; qu'vne bonne conscience est extrêmement ina commode à vn homme qui a de grands desseins; que les « avantages de la Religion sont pour les Princes, et ses scru- « pules pour leurs Subjets; que la Vertu peut quelquefois « estre dommageable, mais que Fapparence en est tousjours « nécessaire; que l'injustice porte véritablement vn nom « odieux, mais que les injustes s'en trouvent bien; qu'au « contraire la probité se contente d'estre loiiée et de profiter « à ceux qui ne l'ont pas, estant inutile à celuy qui la pos- « sede. »

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