‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 33 sur 90 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

ARGUMENT

Obligation qu'a la Chrestienté au Prince de s'opposer à la tyrannie qui la menace; de la garantir des entreprises du Monstre; de s'ofl'rir pour luy faire raison de toutes les injures qu'elle a receuês. Il est l'attendu des Nations et le conservateur de la liberté publique. Il fait de nouveaux deslins aux malheureux. Il défend les bonnes causes abandonnées. L' Antiquité eust adoré vn semblable Prince. Que ne dirions-nous de celuy qui eusl empesché les Gonquestes d'Alexandre, ou renfermé les Romains en Italie? Il en falloit vn tel pour arrester l'inondation des Vandales et des Golhs. Difierence entre les Princes justes et les conquerans. Les premiers triomphent toute leur vie, et encore aprcs, dans la mémoire de la posterite. Les autres sont en exécration à tous les Siècles. La haine publique ne pouvant plus rien sur leur personne, s'exerce sur leur réputation. S'ils sont envoyez de Dieu, c'est pour estre les bourreaux de sa lustice. Il les hait si fort, qu'il ne les maudit pas seulement, mais ceux aussi qui ont communication avec eux. L'Antéchrist sera envoyé de la mesme sorte. Ge sera le plus illustre de tous les vsurpateurs. Au prix de luy, Gesar n'estoit qu'un petit larron. Mais c'est vne fort mauvaise gloire que de se glorifier du mal qu'on fait. Les rats, les grenouilles et les hannetons ont désolé les Empires aussi bien que les Espagnols. Les choses mortes mesmes et inanimées ont la force de destruire. Exemples remarquables de cela. Il est beaucoup plus difficile de profiter que de nuire, d'entretenir la durée des corps périssables, que d'avancer leur ruine. Dieu en conservant le monde continué en quelque façon de le créer. Et le Prince appuyant les Estats esbranlez, cl maintenant leurs anciennes loix, fait la mesme chose que s'il estoit leur fondateur, et qu'il les establist de nouveau.

Telles et semblables maximes sortant dVne bouche si impure, et ce prodige estant encore plus laid et plus ëpouveu'

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table que je ne le sçaurois figurer, il faut advoiier que la Chrestîenté est infiniment obligée au Roy des soins continuels qu'il se donne pour la garantir de ses embuscbes et pour rompre autant d'entreprises qu'il en peut faire au préjudice de la commune liberté. Elle a dequoy se consoler de la mort du feu Roy en la personne d*vn si digne Successeur, et de-' quoy ne se souvenir plus de ses pertes en la possession d'vn si grand bien. Elle a le Prince qu'elle reclame dans sa douleur depuis tant d'années, et qu'il luy falloit lors qu'on vsurpoit la Navarre, lors qu'on ravissoit le Portugal, lors qu'on reduisoît les Royaumes en Provinces.

Il a desja essuyé les larmes de la Republique désolée, et fermé quelques-vnes de ses playes; mais pour peu qu'elle se vueille aider et apporter de correspondance au dessein qu'il â, il luy fera bien-tost raison de toutes les injures qu'elle a receuës. Il Ta mise en estât de ne rien craindre, et si elle ne manque à soy-mesme , de tout espérer. Il ne tiendra pas à luy qu'il ne luy redonne sa première beauté, après luy avoir rendu sa première forme ; qu'il ne distingue ses différentes parties, dont on veut faire vn amas confus et monstrueux, et qu'il ne remette en leur juste place les limites de ses Estats, qui ont esté démarquées durant les desordres delà France. Quelque violent que soit le mal qui l'attaque, elle ne manquera plus de remède : en quelque lieu qu'il s'esleve des Monstres, elle est asseurée d'vn Libérateur, et quelque puissance qui la menace, elle en a vne autre qui la défendra.

Et pour nous, qui avons veû lever sur nostre teste vne si belle lumière ; qui Favons adorée dés le poinct de son apparition, et qui touchons de plus près à ce brave Prince que les estrangers, ayant l'honneur d'avoir vne commune Patrie avec luy, nous devons, certes, estre bien glorieux de ce qa'vn François est aujourd'huy nécessaire à toute l'Europe; rie ce qu'il est l'attendu et le désiré de tous les Peuples ; de ce qu'il fait de nouveaux destins aux Innocens malheureux;

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IIS ŒUVUES DK BALZAC.

de ce qu'il entreprend avec succez les bonnes causes abandonnées; de ce qu'il est loué de tous ceux qui ont Tvsage de la parole; de ce qu'il est autant admiré d^ Sages, que les autres Princes le sont du vulgaire.

Si du temps que les Grecs ou que les Romains ravageoient le monde, et que les Royaumes entiers pleuroient leurs vie toires et portoient le deuil de leurs conquestes, il se fust trouve quelqu'vn de cette humeur-là, qui eust arresté Timpetuositë de leur ambition et eust eu assez de force et de courage pour venger les Nations offensées : Combien, à vostre advîs, iuy eust-on présenté de sacrifices? En quelle partie de la terre ne Iuy eust-on eslevé des Autels? Quel rang n'eust41 eu entre les demy-Dieux de chaque pays? Et encore maintenant que nostre Religion ne nous permet pas vue si libérale reconnoissance, quelles louanges neantmoins ne donnerions^nous a celuy-là qui auroit chassé Alexandre dans sa Macédoine, ou repoussé les Romains jusques sur le rivage de leur Tibre?

Lors que les Goths, les Vandales, les Gepides, les Alains, les Huns, les Quades, les Herules et ces autl'es ennemis du genre humain, quittèrent leur misérable Patrie et coururent diverses contrées de l'Vnivers pour chercher de plus heureuses demeures et vn Ciel moins fascheux que celuy de leur naissance, Lors qu'avec des visages extraordinaires, vne parole non articulée et des peaux de bestes sauvages, qui les cachoient jusques aux yeux, ils portèrent de tous restez la mort et la servitude, et qu'il se fist vn changement presque vniversel de Loix, de Goustumes, de Gouvernement et de Langage : Si Dieu eust suscité vn Prince comme le nostre, qui eust pu fermer à ces gens du Nort l'entrée des Gaules et de l'Italie, et les eust renvoyez habiter leurs forests et souffrir les rigueurs de leur Hyver éternel; S'il y eust eu vn Louïs le luste pour opposer aux Genserics et aux Alaries, pour chastier Attila et Totila, et semblables vsurpateurs qu^on ne sçauroit nommer sans se faire mal à la bouche-et

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blesser le^ oreilles Françoises-, la vertu de ce généreux défenseur de la Liberté seroil aujourd'huy en vénération par tout où il s'assemble des hommes et où Ton observe quelque forme de Police. Il ne nous resteroit rien de luy que la pieté publique ne consacrast et ne mist au nombre des choses Saintes : Son triomphe dureroit encore et se continuëroit par l'équitable postérité dans la succession de tous les âges.

Au contraire la haine qu'on porte aux Tyrans ne finit jamais : Âpres les avoir accompagnez durant leur vie, elle les poursuit dans la sépulture, et ne les laissa pas jouïr en seureté de ce commun Âsyle des misérables. Leur prospérité, qui n'a esté bastie que de sang, de morts et de ruines, est vn objet funeste et malencontreux à toute la génération des hommes. Nous leur voulons mal dans les Histoires : Nous sommes de toutes les conjurations qu'elles nous racontent avoir esté faites contre leur personne, et lisant le progrez de leur bonheur, nous nous hastons tant qu'il est possible de venir à leur fin, pour les voir périr avec plaisir. Bref, il n'y a gueres do damnez plus tourmentez qu'eux ; car les peines qu'ils souffrent en Fautre vie sont augmentées en quelque façon par les malédictions qu'ils reçoivent en ce monde; et tandis que leur ame brusle dans les abysmes, le phaQtosmo qui en est demeuré icy n'est pas exempt de supplice, .et nous oxeroons pour le moins nostre vengeance sur leur réputation et sur leur mémoire.

Qu'ils accusent tant qu'ils voudront le Ciel pour tascher de se justifier. Qu'ils disent tant qu'il leur plaira^ pour authoriser leur puissance, qu'elle vient d'en haut; qu'ils sont establis de la main de l'Eternel, et assistez particulièrement de s'a grâce. Dieu s'en peut servir, à la vérité, mais il ne les aime pas. S'il nous les envoyé, il nous les envoyé en son courroux et au jour de sa fureur. Ce sont les maux dont les Prophètes nous ont menacez : ce sont les effets de sa Providence irritée, ce sont les bourreaux de sa lustice.

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Le glaive du Tout-puissant est entre les mains de ses ennemis, au Pseaume dix septiesme. Il fut prédit à Esaii, que Saint Paul nous baille pour l'idée et Texemple des reprouvez, qu'il vivroit par son espée. a Malédiction sur Âssur, « s'écrie le Seigneur par Isaye : Il est la verge de ma fu- « reur : il est mon baston : Mon indignation est en sa main. « Malédiction sur ceux qui descendent en Egypte pour avoir « aide. L'Egyptien est homme et non pas Dieu, et leurs che- <r vaux sont chair et non pas esprit. » Où nous pouvons voir en passant, que non seulement il déteste les Tyrans, mais encore les Peuples qui ont communication avec eux et qui se rangent à leur party, non seulement il condamne la violence, mais aussi la'lascheté.

L'Antéchrist, qui est appelle l'homme de peehé, et le fils de perdition sera bien envoyé de la mesme sorte que ces injustes Victorieux. 11 tuera, il vsurpera, il envahira encore plus qu'ils n'ont fait. Les Gonquerans dont on parle, n'ont esté que de petits larrons et des criminels ordinaires à Tégard de luy. Il doit s'enrichir de la despoûille de l'Vnivers et recueillir la succession de tous les Siècles. S'il y a de nouvelles Mines à descouvrir, elles lui sont réservées. L'Océan n'aura d'ambre ny de perles que pour luy ; tous les Souverains seront ses Subjets, et de tous les Estats il n'en fera qu'vn. Ce sera cette Beste, que Saint lean vit monter de la Mer, « Qui avoit sept testes et dix cornes, et sur ses cornes dix <r diadèmes, et sur ses testes des noms de blasphème*. Le a Dragon qui traisnoit de sa queue la troisiesme partie des « estoiles, et qui les jetta en bas, luy resignera son pouvoir c et contraindra toutes les Créatures de se prosterner devant « elle. Il luy sera donné de faire la guerre contre les Saints, c et de les vaincre. Il luy sera donné puissance sur toute « Lignée, sur toute Langue et sur toute Nation. »

Hais afin que les Ambitieux, qui renoncent bien aux espérances du Paradis pour de moindres interests, et vendent

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leur ame à beaucoup meilleur marché, ne tirent point avantage de cette comparaison, qui flattera peut-estre leur vanité, et ne se glorifient pas des misères et des calamitez dont ils peuvent estre cause ; Ils doivent sçavoir que les plus sales et les plus imparfaits des animaux ont chassé autrefois des Peuples hors de leur pays, ont rendu désertes des Isles extrêmement fertiles, et que les grenouilles, les rats et les hannetons ont esté employez, aussi bien qu'eux, à désoler les Empires et à persécuter tantost les coupables et tantost les Innocens.

Les choses mortes mesmes et inanimées ne manquent point de force, quand il n'est question que de destruire et de ruiner. Les vents, les pluyes, les sécheresses sont bien plus redoutables que les Espagnols. Il ne faut que huict jours de maladie pour faire d*vn grand Royaume vne grande solitude. Vne mauvaise exhalaison, qui s'épandra d'Orient en Occident, est capable d'affamer le monde par vne générale stérilité; et Spinola avec toute sa science et toutes les forces de son Maistre aura bien de la peine à mettre la cherté dans vne place assiégée.

L'an de grâce CLXX, quelquVn ayant ouvert par mégarde vne cassette d'or qui estoit au Temple d'Apollon en Babylone , il en sortit vne haleine pestilente, qui le suffoqua à l'heure mesme, infecta la Ville et les Provinces, et courut en suite vne si longue estenduë de pays, que prés de la moitié du genre humain en mourut, et la plus belle portion de rVnivers en fut dépeuplée. De telle sorte que la guerre des Marcomans survenant en ce temps-là, tout l'Empire Romain ne put fournir assez de gens pour faire le corps d'vne juste armée, et il fallut enrooUer les Esclaves, les Gladiateurs et les autres criminels, à faute de légitimes soldats. Sous le règne de l'Empereur Tibère', vn tremblement de terre engloutit dix-sept villes d'Asie en moins de vingt-quatre heures, et d'autres accidens ont emporté d'autres fameuses

122 ŒUVRES DE HALZAC.

Citez qui ne se trouvent plus que dans Tancienne Geographie.

Fay veu des pointes de clocher au fond des eaux; j'ay veu flotter des navires sur des villes de Zelande; j'ay eu pitié de la grandeur des choses humaines à l'aspect de ce triste et misérable spectacle. Et en effet, qui est l'homme si enchanté de la Cour et si esbahy du bruit et du tumulte que fait la Fortune des Roys, qui ne mesprise la foiblesse des plus puissans et ne se moeque des trois ans et demy qui furent employez à conquérir vn morceau de sable et à prendre le lieu, où avoit esté Ostende, s'il se donne le loisir de consid^er qu'vn trou mal bouché de la levée peut noyer en vue nuit les Pays-bas^.

Il est*, sans mentir, bien plus difficile de profiter que de nuire; de sauver les hommes, que de les perdre; d'entretenir la durée des corps périssables et qui peuvent finir à tous les momens, que d'avancer de quelques heures leur destruction. Et s'il est certain, comme la Théologie nous l'enseigne, que la Sagesse éternelle, en conservant le monde, continue en quelque sorte de le créer; par vne semblable raison le Roy qui a résolu d'appuyer les Estats esbranlez, d'y remettre les Seigneurs légitimes et d'en maintenir les anciennes Loix, ne fera pas moins qu'ont fait les Législateurs, qui ont assemblé premièrement les hommes erraus, qui ont tracé le plan des Communautez et jette les fondemens de la Police.

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