CHAPITRE XXIL
ARGUMENT
H ne lient qu'au Prince qu'il ne conquerre et qu'il n'asseure ses Conquestes. Il a toutes les quaiitez nécessaires pour cela. Sa réputation n'a point de bornes. Son Royaume ne peut s'espuiser d'hommes uy d'argent. Il est hardy. 11 est patient. Il est Jeune. Estranges effets de sa hardiesse, qui neantmoins n'eust rien fait sans sa patience. Celle-cy est absolument nécessaire pour venir à bout des grandes choses. Ses divers effets et propriétés. C'est vne vertu qui nous est nouvelle, qui estoit inconnue à nos pères, dont les Septentrionaux ne sont pas capables, que le Prince a pratiquée tres-utilement ; qu'il accorde avec la promptitude par laquelle il achevé tout ce qu'il commence. Othon fut vaincu pour n'avoir pas eu la patience de vaincre. Considérations sur les circonstances de sa mort. Il y en a qui sçavent périr, mais qui ne sçavent pas endurer; qui ne peuvent laisser arriver les evenemens ; qui préfèrent vne condition mauvaise à vne condition incertaine. David dit de soy qu'il a patiemment attendu l'Etemel. 11 douta neantmoins, bien qu'il fust asseuré du dessein de Dieu par vno c^nnoissance infaillible, et s*est escrié, Seigneur, as-tu oublié ta promesse? Quel est donc celuy qui apporte vne fermeté et vne persévérance invincible en des entreprises dont l'Oracle ne garantit point le succez; que Dieu approuve seulement, sans promettre de les faire réussir? Quelle affaire ne terminera vn Prince qui n'a jamais senti ny de langueur, ny de desgout, ny d'impatience?
S'il ne voyoit rien au delà de cette vie, et s'il n*y avoit point de luge là haut, devant lequel il deust vn jour comparoislre, il pourroit aussi bien que les autres s'agrandir des misères de la Chrestienté, et avec le temps il ne luy seroit
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pas impossible de parvenir à la Monarchie. Il pourroil se prévaloir des occasions qui luy ryent, de quelque coste qu^il se tourne; cultiver les semences de division qui sont nées chez nos Voisins; écouter les Peuples qui le sollicitent et recevoir ceux qui se youdroient donner. Les qualitez nécessaires pour conquérir et pour asseurer ses Conquestes ne luy manquent point. Il est dans la force d vue belle et fleurissante leunessç : Il s'est acquis vne réputation incroyable : Il a vne hardiesse qui ne s'estonne de rien ; vne patience qui achevé tout; vn Royaume qui ne peut s'appauvrir ny se dépeupler.
le n'ay point icy résolu de louer la France, cette riche et agréable partie de la Terre que le Ciel favorise de ses plus doux et plus amoureux regards, et sur laquelle il épand les meilleures influences de ses Astres. le ne veux rien dire de particulier de la réputation du Roy. On sçait assez que par elle son Royaume n'a point de Frontière; que par elle il règne dans Tesprit des Subjets des autres, et que l'estime que les estrangers font de luy est cause qu'ils mesprisent leurs Princes. le ne parlerai point non plus de sa hardiesse, qui Ta souvent obligé d'attaquer les ennemis, quoy qu'ils fussent les plus forts en nombre et qu'ils eussent l'avantage du lieu pour combattre ; qui l'a porté à commencer de grosses guerres avec son simple Régiment des Gardes ; qui luy a fait entreprendre vne affaire que le Roy son Père avoit appréhendée, et où ses Prédécesseurs ayant employé tous leurs efforts, n'avoient monstre que leur impuissance.
Que si en la vie de Saint Epiphane, Evesque de Pavie, escri te par son successeur en la mesme dignité, il est fait mention comme d'vn demy-miracle, de ce qu'il osa passer les Alpes au mois de Mars, pour aller trouver à Lyon le Roy des Bourguignons, de la part du Roy des Goths ; et si l'Autheur appelle cela mespriser la mort, combattre la violence du temps et ne point craindre les injures du Ciel irrité ; Qu'estce que le Roy vient présentement de faire avec vne armée?
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N'a-t'il pas vainèu au mois de Février, dans des précipices et sur de la glace! N'a-t'il pas pris vne Ville que THyver, les montagnes et les hommes defendoient?
Pour le travail qu'il a basti dans la Mer et au milieu des vagues émeuës, je n'ay garde d'y toucher. La modestie du stile oratoire ne convient pas à vne action si estrange, si inouïe et si peu croyable. Les seuls Poètes ont droit sur cette matière. Elle appartient à leur langage artificiel, et comme ils le nomment. Héroïque ; elle est digne de leur enthousiasme et de leurs descriptions pompeuses et figurées. Ce seroît entrer dans leur profession et passer les barrières qui nous séparent, que de vouloir réciter la captivité de TOcean, la puissance de flots retenue, la place des Elemens remuée, TEmpire des Vents et de la Fortune qui a changé de Maistre et ne reconnoist plus que LOVIS LE IVSTE. lamais vérité ne ressembla mieux au mensonge que celle-cy, et nous doutons encore si c'a esté ou vn songe, ou vn enchantement, ou vne histoire.
Tant y a que nous devons advoiier que le Roy est hardy jusqu'à entreprendre des choses qui sont sans exemple, qui ravissent en admiration ceux qui les ont veuës, et paroissent aux autres de si dure et de si difficile créance, qu'ils ont bien de la peine à ne les estimer pas fabuleuses. Mais nous devons advouër par mesme moyen, que sa hardiesse n'eust rien fait sans sa patience, et que celle-cy, qui n'est point contraire à la proipptitude, de laquelle nous parlions tantost, a recompensé ses peines et couronné son ouvrage ; a mis les affaires en leur dernière perfection; a fondé vne éternelle paix sur vne entière victoire.
On eust pu voir autrement de grands commencemens, des préparatifs formidables, force guerres déclarées, quantité d'Edicts de feu et de sang. Mais ces commencemens n'eussent esté que des despenses perdues; Ces préparatifs n'eussent pas fait plus de mal que des machines de Théâtre, que
J2ri (EUVRES DE B\LZAC.
des Dragons et des Cerbères de toile peinte; Ces Edicts eussent esté revocpiez par d'autres Edicts contraires ; Ces guerres eussent fmy par vn accommodement honteux. Le premier succez qui ne fust pas arrivé à nostre souhait, nous eusl fait maudire toute la besongne. A la moindre difficulté qui se fust présentée contre nostre attente, nous eussions tourné la teste du costé de Paris, et regretté le Cours et les Tuilleries. Vn bon Conseil eust esté blasmé, non pour estre suîvy d'vn mauvais événement, mais pour ne produire pas vn effet assez soudain ; et si la victoire ne fust venue justement au poinct que nous la voulions, nous eussions laissé là les affaires avancées, et désespéré d'une chose demy-faite.
La patience est donc absolument nécessaire pour exécuter les hautes et importantes entreprises; pour s'avancer tout droit vers le but, sans s'arrester de costé ny d'autre par les chemins, pour faire ce qui a esté résolu et se mocquer des bruits que Ton fait courir; pour préférer la gloire durable et la solidité des effets à vue courte réputation et à la vanité de l'apparence; pour ne s'esmouvoir ny des murmures des siens ny des bravades de TEnnemy; pour venir à bout de son opiniastreté après avoir consumé sa force; pour vaincre finalement ce qui se veut et se sçait défendre.
Mais que sert-il de le dissimuler? Cette vertu, que le Roy met aujourd'huy en vsage, nous est aussi nouvelle qu'elle estoit inconnue à nos Pères. La Voix publique nous reproche le vice contraire, et toute l'Antiquité les en a blasmez. Car bien que tantost ils jurassent solennellement de ne déceindre jamais leurs baudriers qu'ils n'eussent monté au Capitole, et que tantost ils promissent à leur Dieu de luy consacrer les armes des Romains et de luy présenter vn Car-* can fait de leur butin ; Rien qu'encore depuis vivans sous les loix Chrestiennes, ils s'obligeassent par serment de prendre des Villes et qu'ils fissent vœu de ne se deshabiller point et de boire ny de ne manger, qu'elles ne fussent à eux; ce
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qu'îls appelloient IVRER ET YOVER VN SIEGE; Neanlmoins le plus souvent ils rompoieni leur vœu et violoient leur serment; Et si quelquefois ils ont emporté les places qu'ils assiegeoient, c'a plustost esté par impétuosité que par raison ; plustost en perdant des hommes qu'en mesnageant le temps, et plus à cause que la science de les fortifier estoit ignorée, que pource qu'ils les sceussent hien attaquer.
Quant à moy, je ne sçaurois louer cette valeur fortuite et desordonnée. Il n'est pas difficile d'estre courageux pour vn temps, mais il est difficile de Testre tousjours; et l'égalité a esté estimée à tel poinct par certains Sages, qu'ils ont crû mesme que c'estoit quelque chose de plus excellent de persévérer dans le mal, que de n'estre pas asseuré en la Vertu. Il y a vue infinité de gens qui feroient de bonnes actions, pourveu qu'elles ne durassent qu'un jour; mais il n'y en a gueres qui soient capables de conduire vn long dessein; Il n'y en a gueres de si ardens dont l'émotion ne passe, et qui ayent des fougues continues ; Il n'y en a quasi point qui n'aiment mieux entreprendre plusieurs affaires et changer souvent d'occupation, que de s'attacher à vn objet et de continuer le mesme travail.
La pluspart des Septentrionaux agissent ainsi et n'ont que des transports et des mouvemens soudains. Ils n'vsent point de leurs discours ny ne se servent de leur raison à la guerre, mais recueillans toute leur vigueur ensemble et jettans d(^hors toute leur bile, ils font d'abord vn extrême effort, après lequel trouvant plus de résistance qu'ils n'en attendoient, et le propre de la violence estant de durer fort peu, si la raison et le discours n'y sont pour la maintenir, comme ils ont esté plus qu'hommes au commencement > ils deviennent moins que femmes dans la suite de leur action , et comme s'ils sortoient d'vn accez de fièvre, ils languissent après avoir esté agitez. Ils fuient d'ordinaire, s'ils ne font fuir, et se rendent, s'ils ne prennent. Au moins veulent-ils hazarder
leur fortune et leurs espérances tout à la fois, et demandent vn assaut gênerai ou vne bataille, pour n'avoir rien à faire le lendemain. Ils ne songent point à vaincre : Us ne songent qu'à finir la guerre et à sortir des incommoditez présentes, voir par leur défaite, voire par leur mort.
Ce brave Gaulois le reconnoist bien dans les Commentaires de son Ennemi, où respondant aux objections de ses Accusateurs, il advoiie qu'il n'a voulu laisser la charge de Tarmëe à personne, de peur que celuy à qui il Teust laissée, pressé de Timportunité de la multitude, n'eust esté contraint de combattre; à quoy il voyoit que tous enclinoient pour n'avoir pas assez de courage, et pour ne pouvoir endurer les fatigues de la guerre. Et en vn autre endroit des mesmes Escrits, on peut voir que c'est souvent lascheté et non hardiesse, de vouloir tout remettre à la décision d'vne bataille, et qu'il se trouve beaucoup plus de gens qui se présentent de leur bon gré à la mort, que de ceux qui souffrent virilement la douleur.
L'Empereur Othon fut vaincu parce qu'il n'eut pas la patience de vaincre. Il se tua par délicatesse, et aima mieux promplement périr que de se donner de la peine quelque temps. Sans monstrer de peur ny se mettre en fuite, il ne laissa pas d'estre déserteur de son Parti et fugitif de son Armée. Il ne manquoit ny de conseil ny de force : 11 a voit les plus belles troupes et les plus désireuses de bien faire qu'on eust jamais veuës; Et neantmoins pour vne journée qui ne leur fut pas heureuse, il abandonna la victoire à vn Ennemy, qui en toutes choses luy estoit inférieur, et quitta la partie à cause qu'il ne gaigna pas du premier coup. Il renonça à l'Empire, à l'honneur et à la vie, pour ne pouvoir plus supporter le doute et l'incertitude de l'avenir, et le soin de penser tous les jours à ses affaires lui sembla si fascheux, que pour estre de loisir en quelque façon, il résolut de s'oster du Monde.
Nous voyons par là que la mollesse, aussi bien que la nécessité, porte les hommes à désirer les choses extrêmes, et que non seulement les Yaillans et les Désespérez mesprisent la mort, mais aussi les dégoustez et ceux qui s'ennuyent. Le soupçon du mal touche les esprits infirmes plus violemment que le mal mesme. Us croyent faire beaucoup de se garantir de l'agitation par la cheute, et préfèrent une condition mauvaise à vne condition incertaine. Il leur est impossible de laisser arriver les evenemens et d'attendre la maturité des choses; Us voudroient haster le cours de la Providence et avancer ses effets; ils voudroient conduire à leur plaisir ses mouvemens et ses périodes; Ils voudroient la mener et non pas la suivre, et que ce fust leur Providence, et non pas celle de Dieu.
Les Sages font autrement, et David se rend ce tesmoignage à soy-mesme : « Qu'il a patiemment attendu l'Etemel, le- (( quel ne l'a point trompé. » Et neantmoins cette impatience est si naturelle à l'homme et si mal aisée à surmonter, qu'il confesse que les succez qu'on luy avoit fait espérer ont lassé plusieurs fois ses espérances ; que son esprit s'est égaré dans la considération de Tadvenir, et sa foy affoiblie parla longueur d'vn temps qui ne venoit point; que souvent il luy est échappé des murmures, jusques à douter de la vérité de son Onction et de la parole de Samuel, en disant : « Tout homme est menteur; lusques à dire à Dieu mesme : « Dors-tu, Seigneur? As-tu oublié ta promesse? Veux-tu « fausser ton Serment? »
Or puis qu'vn Prince, qui esloit asseuré du dessein de Dieu par des révélations expresses et par vne cognoissance infaillible, venant que les effets des choses promises alloient vn peu plus lentement qu'il n'eust désiré, s'est ennuyé d'espérer et a eu des doutes et vn commencement d'impatience, quelles louanges donnerons-nous au Roy, qui ne sçachant point si les actions qu'il entreprend doivent estre heureuses,
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mais sçachant seulement qu'elles sont justes; ne sçaeliant point si Dieu le recompensera en ce Monde, mais sçaebant seulement qu'il les .approuve, y apporte vne fermeté et vue persévérance invincible; n'en peut estre deslourné, ny par la longueur du temps, ny par la grandeur de la despense ^ ny par le nombre des Adversaires qui croissent, ny par le défaut des amis qui manquent, ny par la dureté de la matière qu'il rencontre,. ny par la répugnance des Ouvriers qu'il met en besongne.