CHAPITRE XXni
ARGUMENT
Le Prince est en Tâge des grandes pensées et des grandes actions. La jeunesse est le temps d'entreprendre et de conquérir. La prudence vient d'une plus noble cause que du défaut de la chaleur naturelle. Les vieillards sont moins favorisez de Dieu que les jeunes gens. Selon la Théologie des luifs, ceux-là font des Songes, ceux-cy ont des visions. Le Prince est guidé par vne autre lumière que celle de la raison ordinaire. II ne discourt pas à nostre mode, et semble plus agir par inspiration que par conseil. Sa jeunesse ne manque pas mesme des avantages qui s^acquierent en vieil^ lissant. La fortune l'a enseigné par abbregé et luy a doni|^ vne expérience racourcie. Son règne est l'image de plusieurs siècles. Il a crû parmy les résistances et les contradictions. Son enfance a esté attaquée par tous les endroits; 3' est garantie des espions, des Iraistres et des ennemis déclarez. Par là il a appris' de meilleure heure à estre çecrel, à estre l»abile, à estre vaillant. Il a desja fait tout ce qu'il faut faire pour conquérir. Et quand ce
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ne seroit qu'il va à la guerre et que les Gonqueig^is de ce siècle n*y Tont pas, il seroil bien cslrange que la présence d'vn grand Prince ne fist plus d'eflët que celle d*vn simple Lieutenant.
Rien n'est impossible à vh Prince qui sçait attendre et persévérer de cette façon, mais particulièrement quand il est jeune, et que non seulement il a devant luy vn grand temps h employer, mais qu'aussi il peut changer de vertu selon la diversité des occasions, et se servir de la promptitude où la patience ne seroit pas bonne. L'âge où est aujouîd'huy le Roy est l'âge de bien entreprendre et de bien faire, est la plénitude et la perfection de l'homme, la vigueur et la solidité de la vie. Les Ënfans ne sont pas encore venus, et les Vieillards sont passez. Les vns sont des fleurs et les autres des écorces ; Ceux-là ne servent pas les choses du Mande, ceux-cy les ont oubliées. On ne vieillit point impunément et sans vue notable diminution de soy-mesme : Il en couste d'ordinaire toute la force et vne partie de la Raison. Vn homme ne peut pas estre deux fbis, et nous avons tort de nommer meur ce qui est pourry, et de croire que les.bon^ conseils ne puissent venir que du défaut de la chaleur naturelle. Ce seroit donnera la Prudence vne origine bien honteuse, que de la faire naistre de l'infirmité. Ce seroit estro ingrat envers Dieu, de rapporter au temps et aux autres causes inférieures, la grâce que nous ne tenons que de luy. Aussi le plus ancien et le mieux instruit des Philosophes, ayant proposé comme vne créance générale, « Que le bon « sens est la possession des Anciens et que la multitude des « années enseigne la Sagesse, » il conclud qu*il a esté autrefois de cette opinion, mais que depuis il a reconnu « Que « les Anciens n'entendent pas tousjours le jugement, et que (( les Vieillards ne sont pas tousjours des Sages. Que c'est l'in- « spiration du Tout-puissant qui donpe l'intelligence, et que « l'esprit est de l'homme et non pas de l'âge. » Et vn Rabin
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qui n'est pas de petite authorité parmy les luifs, expliquant ce texte de TEscriture Sainte : « Vos jeunes gens auront des a visions, et vos Vieillards feront des Songes, » infère de ces paroles que les leunes sont admis plus prés de Dieu que les les Vieux, et qu'ils ont vne plus particulière communication de ses secrets; d'autant que la connoissance qui se tire de la vision est plus nette et plus distincte, que n'est celle qui procède du Songe.
S'il en faut croire ceux qui ont Thonneur d'approcher du Roy et de considérer l'intérieur de sa vie et la source de ses actions, il est si heureux en ce qu'il conçoit et juge si certainement des choses les moins certaines, qu'il paroist bien qu'il ne les voit pas à nostre mode, et qu'il est guidé par vne plus pure lumière que celle de la raison ordinaire. La pluspart des grandes resolutions qu'il a prises luy ont esté envoyées du Ciel. La pluspart de ces conseils partent d'vne Prudence supérieure, et sont plustost des inspirations venues immédiatement de Dieu que des propositions faites par les hommes. Il trouve souvent la vérité sans prendre la peine de la chercher, et le plus subit mouvement de sa pensée est d'ordinaire si raisonnable et si concluant, que le discours qui vient après ne fait qu'approuver ce premier acte, sans y rien adjouster de nouveau.
le sçay bien qu'il y a vne mis^able Science que les hommes apprennent par leurs fautes et par leurs malheurs , et qu'on peut devenir Médecin à force d'estre malade. Mais encore cçt avantage du long âge, qui ne se gaigne que par la perte de la plus chère et de la plus précieuse partie de la vie, ne manque point à la jeunesse du Roy, et la Fortune luy a assemblé tant d'evenemens divers et luy a fait voir en foule vn si grand nombre d'affaires, que vous,, diriez qu'elle a eu dessein de luy donner vne expérience racourcie, et de l'enseigner par abbregé. Jamais elle ne fut plus empressée ny ne remua davantage que sous son règne : Elle ne luy a rien
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caché de tout ce qu'elle peut produire d'estrange : Elle a mis au jour jusqu'à la dernière de ses malices : Elle ne s'est pas réservée vn seul coup qu'elle n'ait frappé : Elle luy a monstre en moins de dix-neuf ans l'Image de plusieurs Siècles. Il s'est passé autrefois des saisons entières, où il semble que le Monde n'ait fait que dormir, et qu'il y ait eu comme vue suspension générale de toutes les fonctions de la vie active. C'est vn espace vuide dans la mémoire des choses : La Renommée n'en rend qu'vn fort foible tesmoignage : Les Livres ne nous en apprennent point de nouvelles : Il n'y a point d'Histoire de ce temps-là , ou pour le plus elle n'est occupée qu'à descrire les festins et les danses du Carnaval, qu'à représenter l'ordre d'vne Cérémonie ou la magnificence d'vn Tournois; qu'à reciter l'entrée de quelque Roy en sa vide Capitale, ou les solemnitez de son mariage.
Nous ne sommes pas nés en ces saisons molles et oysives : Le Règne du Roy n'est pas de ceux-là. Il est remarquable, tant par ses propres orages que par les changemens et les révolutions qui sont arrivées en toute l'Europe. Ce n'a esté que brouïllerie et que tumulte, que divisions civiles et domestiques, que révolte ou que méditation de révolte. On n'a jamais desarmé tout de bon, ny fait d'accord qui n'ait esté rompu dés le lendemain. Le Bien public et la reformation de l'Estat ont failly à ruiner le Public et l'Estat trois ou quatre fois. La Royauté a esté attaquée de tous les costez et par toutes sortes de machines : 11 a fallu la venger des outrages de ceux qui la mesprisoient, et la tirer d'entre les mains de ceux qui abusoient d'elle : Il a fallu punir ses Amans et ses Ennemis; se défendre au dedans contre les mauvais Conseillers, et au dehors contre les Rebelles ; acheter les avares, honorer les ambitieux et vaincre enfin les vns et les autres. Le Roy a esté nourry dans ce beau calme ; Il a crû parmy ces résistances et ces contradictions. Ce sont les esbats de son enfance, et les divertissemens qu'on luy a donnez de-
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puis la mort du feu Roy son Père. Ce sont les fleurs qu'il a trouvées dans le chemin qu'il a fait ; les ombrages et les reposoirs qui luy ont esté dressez sur le passage. Toutefois, advoûons la vérité, vn si rude et si fascheux exercice ne luy a point esté inutile. La tempeste luy a enseigné TArt de naviguer ; L'adversité luy a fait des leçons qui luy serviront toute sa vie : Il n'a point perdu son temps dans vne si triste eschole. Les peines sont bien plus instructives que les plaisirs : Il vaut bien mieux que les Adversaires ayent exercé sa vertu, que si des Flatteurs ravoient corrompue. Il a bien tiré plus de profit de cette grande variété de malheurs, qu'il n'eust eu de contentement en vne longue paix, dont les jours sont tous semblables.
Au moins en a-t'il appris de meilleure heure à estre secret, ayant eu d'abord à combattre contre vne infinité de Traistres et d'Espions, et à se garantir de tous les artifices dVn mauvais temps. Il a acquis en perfection cotto (|ualité, qui fait que l'homme est le vray possesseur do soy-mesme. et qu'il ne se met point en la puissance d'aulruy par vne liberté inconsidérée; qu'il tient son esprit fermé aux embusches et aux entreprises des meschans; qu'il no le dispense que par mesure et discrettement, et ne laisse voir aucune marque extérieure de ses intentions à ceux qui les doivent ignorer. Il a pratiqué encore avant la «aison et dans l'innocence de ses premières années, les autres vertus de la vieillesse, et en vn âge où Ton ne commence que de remarquer les bonnes inclinations, nous avons admiré de parfaites habitudes.
Nous avons veû vn Enfant sage, Vn Enfant judicieux, vn Enfant également bien instruit des affaires de la paix et de la guerre. Nous avons veû vn Enfant jaloux de son authorité, vn Enfant rival et émulateur de la gloire d'vn grand Uoy son Pefe* vn Enfant Père luy-mesme de la Patrie. Nous avons veû des conjurations esteintes, des Tyrans exterminez.
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des Villes forcées, des Armées rompues par vn Enfant. Que diray-je davantage? Il a fait de fort bonne heure tout ce qu'il faut faire pour conquérir, et si on changeoit de Théâtre à ses actions, il auroit conquis les Provinces qu'il a conservées. Il a esté victorieux en ce Royaume, et le sera ailleurs quand il luy plaira. Il ne peut rien trouver difficile, ayant mis les François à la raison.
Et certes, quand ce ne se seroit qu'on le voit à la teste de ses Armées, qu'il range luy-mesme ses Soldats en bataille ; qu'il ordonne des logemens; qu'il se fait apporter les Cartes pour voir les lieux qu'il est expédient de prendre ou d'abandonner : Quand ce ne seroit que c'est luy qui baille quasi tous les ordres; qui fait les principaux commandemens ; qui prend connoissance des moindres fonctions de chaque charge : il faudroit que les choses se deslournassent du cours ordinaire et n'allassent pas par où elles doivent aller, s'il ne reiissisàoit mieux que les Princes qui régnent à leur aise entre les bras d'vne Femme ou d'vne Maistresse, et qui ne voyant leurs affaires que dans les dépescbes de leurs Lieutenans, attendent ordinairement les succez à trois cens lieues de la guerre.
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