CHAPITRE XXIV
ARGUMENT
Le l'riuce peut tout, mais il ne veut que ce qu'il doit. Il ne permet rien à son courage contre le sentiment de sa conscience. Il mesprise les hommes, mais il craint Dieu. Combien cette crainte est à estimer. Elle peut tomber dans Tesprit d'vn homme parfaitement courageux. C'est la crainte des sages et des vaiUaus. Le Prince en fait profession ; n'accepteroit pa6 la Monarchie yniverselle avec m péché mortel; aimeroit mieux tout perdre que sa probité.
Tout cela neantmoins ne doit faire peur à qui que ce soit. Toute cette foule de vertus ne veut opprimer personne. Il a la conscience si délicate, qu'elle ne peut rien souffrir qui luy pesé et qui s'esloigne tant soit peu de la parfaite équité : Il faut qu'elle soit premièrement satisfaite avant qu'il contente son courage, et qu'elle approuve le dessein qu'il a avant qu'il forme de resolution. Il ne dit point aux Casuistes, Trouvez-moi des raisons pour faillir, et persuadez-moi que je suis innocent, quoy que je me sente coupable. Le repos de son ame ne s'establit pas par de si faciles moyens, ny ne dépend de la subtilité d'vn Docteur. Il est luge des œuvres d'autruy, mais il est Tyran, pour le dire ainsi, des siennes propres, et ne fait jamais la grâce qu'on peut quelquefois recevoir de luy. En l'affaire la plus avantageuse qui luy sçauroit estre proposée, s'il esloit asseuré du bonheur de l'e-
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venement et qu'il ne fust pas certain de la bonté de la cause, il s'arresteroit tout court sur cette difficulté, et refuseroit courageusement les Sceptres et les Couronnes, si on les hiy presentoit, je ne dis pas avec vn péché mortel qu'il fust obligé de commettre, mais avec vne action douteuse et qui eust besoin d'explication, qu'il luy fallust entreprendre.
Il ne craint point les oppositions des Princes, les Ligues des Republiques, les forces de plusieurs Royaumes, assemblées contre la justice de ses armes. Il ne craint point les injures des saisons, les difficultez des lieux et vne infinité de differens dangers qui menacent sa personne à la guerre ; Mais véritablement il craint Dieu , et quand il y auroit autant de Mondes, en effet, que quelques Philosophes en ont basti en leur fantasie, pour les avoir tous il ne voudroit pas lavoir offensé vne seule fois.
Cette crainte ne tient rien de la laseheté et de la mollesse : Elle peut tomber dans Tesprit d>n homme parfaitement courageux; Elle n'est point contraire à la vraye vaillance. Ce n'est point foiblesse de cœur, c'est force d'entendement; Ce n'est point vne passion, c'est vne vertu, de laquelle les Pères ont parlé, lors qu'ils ont dit qu'en l'ame du Chrestien la crainte doit estre la gardienne de l'innocence ; et l'Apostre devant eux, quand il a exhorté les Philippiens à ^s'employer à leur salut avec crainte et tremblement. De cette crainte ont esté saisis les Saints Patriarches, ces hommes hardis et magnanimes; ces hommes qui luttoient avec les Anges; qui sçavoient qu'ils dévoient estre les Âncestres du Sauveur du Monde; qui estoient les amis, les hostes et les familiers de Dieu. Et neantmoins la privante qu'ils avoient avec luy, ne leur ostoit pas la peur, et cet estroit commerce ne les empeschoit pas de redouter la Souveraine lustice.
l'ay souvent admiré dans les Livres de Moyse ces estranges façons de parler : « Le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et tf la frayeur de lacob. Et lacob jura par la frayeur d'Isaac
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tf son Peré, » c'est-à-dire par le Dieu de son Père. Le lieu mesme où Dieu s'apparut à Tvn d'eux a le nom d'Espouventable. « Pour vray, l'Eternel est en ce lieu! » il eut crainte, et s'écria : « Ce lieu est EspouventablCi » Ailleurs : « Celuy (f qui est terrible, qui oste le cœur aux Princes et qui est « espouventable aux Roy s de la Terre, «'est Dieu, en vn « mot. » Et Saint Paul dit de Moyse : « qu'il fost espouventé (r et qu'il iremWa, tant estoit terrible ce qui luy apparois- «r soit. » Tellement qu'il est parlé de* peur presque par tout où il est parlé de Divinité : Et ces admirables Personnages qui se presentoient avec vne mine asseurée à la fureur des Peuples émeus; qui bravoient l'orgueil des Roys et mesprisoient la puissance des Démons, apprehendoient si fort de déplaire à Dieu, que Dieu est simplement nommé leur Frayeur.
Le Roy est donc timide de cette sorte : Il a la crainte des Sages et des Courageux : Il tremble en la présence du Seigneur. Ses Maximes n'offensent jamais les devoirs de la Charité : Sa prudence Politique n'est point contraire à la simplicité des €hrestiens : 11 a mis la probité dans le Tbrosne, et se ressouvenant qu'il est compagnon de ses Subjets au service d'vn plus grand Maistre, et que te soin de son salut est la plus importante de ses affaires, il voit bien que de droit le Serviteur le plus obligé doit estre le plus lidele, et que ce luy seroit vn misérable avantage de pouvoir pécher Souverainement; de n'obeïr ny aux Loix, ny à la Raison, pour faire paroistre son indépendance; de remplir de ses conquestes les Annales et les Histoires, et d'estre effacé du Livre de Vie.
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