‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de Balzac (volume 2)Chapitre 37 sur 90 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

ARGUMENT

Discours de la probité. Excuse de TAutheur de ce cpi'il est tousjours contraint de toucher aux playes et aux maladies de son pays; de ce qu*en suivant son héros victorieux, il s*amuse aux Monstres qu'il a vaincus ou qui luy restent à vainci'e. Ce sont des accidens de sa matière, et noh pas des choix de son éfcprit. Cjé n'ért pas cherdh^ vn« mesme figure, mais c-ést avoir rencontré vn mauvais temps. Toiitefois il n'y en eut jamais de fort bon pour le subjet dont il s'agit. À Sparte, l'injustice estoit estimée. Giceron se plaint de ce qu'on l'appelle homme de bien ; dont il est repris avec respect. La sagesse et la vaillance, sans la probité, sont de mauvaises vertus. A mieux dire, ce ne sont point des vertus. Les fins ne peuvent estre appeliez habiles qu'improprenient. Définition de la finesse. Nostre Prince n'est pas de la race des Othomans. H est petit fils de Saint Louis. Il règne par des maximes Gbresliennes. Il ne connoist point de prudence, qui ne soit accompagnée de probité. Gonfirmation de son opinion par la parole de Dieu, par le tesmoignage mesme des Payens. La raison s'estend phis loin dans la Politique que dans la Morale, mais cet espace ne doit pas estre inlini. La loyauté est le fondement de tout le commerce. Ceux qui sont séparez par les lieux, par le langage, par la Religion, s'vnissent par ia bonne foy. On peut plus aisément traiter avec les muets qu'avec les menteurs. La confiance estant perdue, on ne peut plus nuire ny profiter à personne, et partant il fabt estre bon par interest, quand on ne le seroit pas par inclination. Dans lés anciennes comédies, les Maistres protestent qu'ils haïssent la feinte plus que la mort. Il n'y a que les valets qui se mes-

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lent des fourbes et des intri^es. Tite-Live repris par Seneque pour avoir loué Tesprit d'vn meschant. Euripide appelle en jugement à cause d'vn vers qui sembloit favoriser le parjure.

le ne puis cacher en ce lieu ma juste douleur. Il est bien fascheux de crier sans cesse contre le Temps et centre les mœurs : de rencontrer tousjours en son chemin le Vice ennemy de la Vertu que Ton cherche, et de ne pouvoir loiier le Roy qu'en blasmant les autres hommes. Mais quel moyen de parler d'Hercule, si on ne parle de Monstres? de considérer vn victorieux sans ennemis? de traiter de la guerison et du renouvellement des choses, sans dire quelles sont et quelles ont esté leurs maladies? Il m'est insupportable de voir que cette probité que j'estime tant, n'a jamais esté assez estimée, ot que Tinjustice hardie, ou ingénieuse, a tousjours eu de l'approbation et des Partisans. La Republique du Monde la moins corrompue autorisoit le mal, pourveu qu'il se fi$t avec vn peu de subtilité. £n Lacedemone, on ne punissoit pas ceux qui déroboient, mais ceux qui ne sçavoient pas bien dérober, et c'estoit pour avoir esté paresseux qu'ils estoient condamnez, et non pas pour avoir esté injustes. Il me souvient d'avoir veû en quelque lieu cette plaisante définition de l'Ambassadeur ; « L'Ambassadeur est vn homme grave, (( envoyé au loin afin de mentir pour la Republique. » On tient communément que d'vn mauvais Subjet il se peut faire vn bon Prince : Et Ciceron s*est offensé comme d'vne injure qui blessoit sa réputation et son honneur, de ce que Brutus Tavoit appelle homme de bien. 11 en fait ses plaintes à Atticus, leur commun amy, par vne lettre qu'il luy escrit. H tesmoigne qu*il ne peut digérer la dureté de cette parole; Et, à son advis, si Catilina l'eust voulu loiier, il ne Teust pas loiié plus maigrement.

Pour cette fois il me sera permis de blasmer vne personne, que d'ailleurs je respecte infiniment, et qui me seroit sacrée et

inviolable en toute autre occasion que celle-cy . Il n'y a point de louange que je prise tant que celle que Ciceron mesprise si fort ; et j'estime les Bons beaucoup plus que les Sages, ny que les Vaillans. Sans la Bonté, ceux-là sont des Serpens, et ceux-cy des Loups : La Sagesse n'est qu'vn venin subtil et vne corruption pénétrante : La Vaillance n*est qu'vne faim enragée et vne altération de sang humain. Les Sages, s'ils sont Subjets, trahissent le Prince et vendent l'Estat ; les Vaillans entreprennent sur sa personne et se mettent en sa place; Les vns le tiennent en perpétuel soupçon , et les autres en perpétuelle crainte. S'ils sont Princes, il n'y a jamais de seureté en leur Cour, ny de paix en leur Royaume. Ils inquiètent leurs Voisins et travaillent encore plus leurs Subjets. La guerre ne finit ny par les Traitez ny par la Victoire. Ils ne tiennent leur parole que jusqu'à la première occasion de la violer, et ne se reposent que par la seule impuissance (le se mouvoir. Enfin ces rares qualitez que le Monde admire, ressemblent à ces belles lumières qui brillent en l'air et qui font la peste sur la Terre.

Ce sont des vertus mauvaises et pernicieuses à la Republique, ou plustost ce ne sont point des vertus; Et sans doute il faut s'arrester à cet Oracle d'infaillible vérité : « Que la (( Sagesse n'entre point dans vne ame malicieuse. » Et bien qu'il soit dit. ailleurs : « Que les Fils de ce Siècle sont plus (( sages que les Fils de la Lumière, » et qu'on lise dans l'Evangile de Saint Luc, que « l'Œconome d'iniquité a fait (( beaucoup de choses prudemment; » Neantmoins estant très-certain que la Prudence humaine est folie devant Dieu, et qu'il n'y a point de Sagesse sans sa crainte, non plus que d'édifice sans fondement, il est à croire qu'en ces endroitslà nostre Seigneur a voulu bégayer avec ses enfans et s'accommoder au langage populaire. Car comme quelquefois nous appelions blancs ceux qui sont pasles et prenons l'enfleure pour l'embonpoint ; souvent aussi nous donnons a

certains vices les noms des vertus qui leur sont voisines. Mais puis que les Empiriques ne sont point receus dans le corps des Médecins, et que les Philosophes n'ont jamais pu souffrir les Sophistes, contre lesquels ils se portent avec tant d'aigreur dans tous leurs escrits; soyons pour le moins aussi difficiles qu'eux. Puis que nous faisons le portrait dVn Prince qui n'est pas de la Race des Othomans, ma^s qui est petit fils de Saint Louïs : puis que le Roy se conserve pur au milieu de la corruption et qu^il règne par des maximes Chrestiennes, opposons nous courageusement aux mauvaises opinions, nous sommes asseurez qu'il ne les suit pas : Arrestons-nous vn peu à combattre le vice de la Cour et des grands Seigneurs, auquel il n'a point de part : î^e craignons pas qu'il nousscache mauvais gré si nous n'admettons point les Pipeurs parmy les Habiles et si nous n'appelions point vertu la finesse. Que ce soit, si on veut, vn Art de tromper, vue meschanceté instruite et disciplinée , vn amas de règles ot de préceptes pour parvenir à vue mauvaise fin : Que ce soit Esprit, que ce soit Science, que ce soit Expérience; Mais ne faisons pas cette injure à la Sagesse de la faire habiter au milieu des vices, et ne la confinons pas dans la conscience d'vn meschant homme.

Yoicy en quels termes elle parle de soy-mesme dans le Livre qui porte son nom : c Celle qui sçait le passé et juge de « l'advenir, qui connoist la subtilité des paroles et les solu- (( tiens des argumens, qui voit les signes et les prodiges a avant qu'ils soient arrivez, et les evenemens des Temps et <{ des Siècles; Celle-là mesme est vue vapeur de Dieu et vue « pure influence de la clarté du Tout-puissant. Et partant, a il ne peut y avoir en elle rien de souillé, i» Et vn peu plus bas : « Ella est la Splendeur de la lumière éternelle, l'Image « de la bonté de Dieu et le Miroir sans tache de sa Majesté, n Et ailleurs il dit ; t Que la crainte du Seigneur est la mesme « Sapienoe, et que se retirer du mal est intelligence. » Et

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ailleurs : h Que Tame du Saint homme annonce la vérité et a voit plus que sept Guettes qu*on a posées sur vne monff tagne. »

Les Payens n'ont pas esté généralement de contraire advis. Encore qu'ils ne fussent point éclairez de la Foy et qu'ils ne marchassent que de nuit, ils ont trouvé quelquefois la Vérité aux flambeaux. Parmy eux ceux qui ont eu de plus droites opinions et qui ont jugé des choses plus sainement, n^ont gueres séparé la Prudence de la Probité : Et quoy qu'ils ayent crû que la Raison eust son estenduë plus libre et moins indéterminée en la Politique qu'en la Morale, ils n'ont pas crû pourtant que cet espace deust estre infiny, et que tout ce qui est mauvais et défendu* dans les Familles, fust bon et légitime dans TEstat. Ils ont dit que les Dieux eussent bien plus obligé les hommes de ne leur point donner cette Raison, que de la leur avoir donnée pour incommoder le Monde et pour se tourmenter eux-mesmes : que ce rayon de Divinité, ce viste mouvement de la pensée, cette pointe qui perce et pénètre tout, leur estoit vn présent funeste et vne libéralité ruineuse, s'ils ne s'en servoient qu'au dommage et à la perte d'autruy, et si ce qu'ils ont de commun avec les Dieux les rendoit plus farouches et plus misérables que les bestes.

Us ont crû, aussi bien que nous, que la Loyauté est le ; fondement de toute négociation et de tout commerce ; Que ' nous ne tenons que par là les vns aux autres; Que ceux qui sont divisez par la distance des lieux, par la différence de la langue, par la diversité de la Religion, s'vnissent par le moyen de la bonne foy ; Qu'on peut traiter avec les muets, mais qu'on ne scauroit traiter avec les perfides, et que le silence est plus sociable que le mensonge. Ils ont tenu qu'on ne gaignoit rien à mentir, sinon de n' estre pas crû quand on disoit vray, nou& laissant tirer de là cette conséquence, qu'il faut astre bomma de bi^ par nécessité et par ioterest.

quand on ne le seroit pas d'inclination ny de volonté, puis que le mal est aussi peu vtile que peu honneste, puis que la première tromperie exclud d'ordinaire la seconde, et que la confiance estant vne fois perdue, il n'est pliis possible de nuire ny de profiter à personne. >

Dans les anciennes Fables, qu'on represenloit par Tautborité du Magistrat, pour Tinstruction du Peuple, et qui sont encore les vrays miroirs de la vie humaine, nous voyons que les Princes et les Héros protestent bautement qu'ils baissent la feinte plus que la mort, et qu'il n'y a point moyen qu'ils se puissent résoudre à tromper : là où ce sont les valets et d'autres gens de nçant, qui sont employez à tramer les trahisons et qui font les fourbes et les intrigues. Et bien qu'en semblables actions il faille de Tesprit 9t de la subtilité; néantmoins à cause que la tromperie est vne tacite confession de foiblesse, qui fait en cachettes ce qu'elle n'ose faire à des couvert, ils ont estimé qu'il n'estoit pas de la bienséance de l'attribuer aux grands courages. De sorte que Tite-Live est repris aigrement par Seneque, pour avoir dit de quelque Broiiillon de son Siècle : < Qu'il n'avoit pas l'Esprit moins « grand que meschant. » Estant impossible au jugement de ce Philosophe, que ces deux qualitez puissent subsistei' en mesme subjet, et grand et mauvais luy semblant aussi contraire que grand et petit.

Mais cela n'est rien au prix de ce qui arriva à Euripide, pour ce vers qu'il avoit fait dire à Hippolyte en quelqu'vne de ses Tragédies :

Tay juré de la langue, et non pas de l'esprit.

Car, dés le lendemain de la représentation, il receut vn adjournement personnel , et fut poursuivy par toutes les rigueurs de la lustice, comme ayant voulu corrompre les mœurs des Grecs et enseigner au peuple à se parjurer. Ce

n*est pas qu'il ne fusl permis aux Poètes Tragiques de faire ^ avancer de mauvaises maximes aux meschans, lors qu'ils les produisoient sur la scène : mais parce qu'Hippolyte estoit reconnu pour vn homme parfaitement vertueux, on s'imagina qu'Euripide avoit voulu authoriser le mensonge par l'exemple dVne personne si grave et si estimée, et persuader aux spectateurs, en faisant couler ce vice parmy plusieurs qualiiez louables, que Tlnfidelité n'estoit pas incompatible avec la Sagesse.

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