CHAPITRE XXVI
ARGUMENT
Opinion d'Aristote touchant la Prudence. Il la distingue d'avec la subtilité d'esprit, et tient qu'on ne peut estrc prudent qu'on ne soit homme (lo bien. Les autres Philosophes n'ont pas esté de contraire advis. Principalement les derniers Platoniciens. Ils comptent sept sortes de séparations, par lesquelles l'ame se destache du corps et se rend capable de la connaissance de l'adTcnir. La dernière de ces séparations est vne pureté parfaite d*esprit et de cœur, et vne entière victoh'e des mauvaises passions. A quoy s'accordent les Philosophes chrestiens et croyent que Dieu a tousjours eu soin d'illuminer les chastes et les vertueux. La prudence du Prince vient de ce destachement admirable de l'ame et dtf corps, quoy, qu'on la pût rapporter aux plus nobles des autres abstractions. La sagesse malicieuse n'est «rueres meilleure que la Magie, ne réussit gueres mieux que l'imprudence. Pour troubler 1c repos d'autruy, il faut premièrement perdre le sien. liPs
dbyGoOgk
I4(î ŒUVRES DE BALZAC.
tins ruinent Ioa Estato par leurs finesses, et les esprits communs les maintiennent par les règles générales. Effets de ta fausse prudence en la personne de Tibère, ôt la véritable en celle de Louïs le luste.
Aristote fait mention de ce procez criminel, et afin que les Trompeurs de nostre temps sçachent que c'est à tort qu'ils prétendent en prudence, estant depourveus des autres vertus, qui se voyent toutes éminemment en la personne du Roy, il n'y aura point de mal de leur monstrer leur condamnation dans les escrits de ce sage Gouverneur d^Alexandre, dont le tesmoignage est d'autant plus recevable, qu'il ne croyoit qu'en la seule raison, n'ayant aucune connoissance révélée, et que d'ailleurs il avoit vescu en vne Cour extrêmement corrompue, et sous vn Prince aussi fin pour le moins et aussi artificieux que le pouvoient estre le Duc de Valentinois et le Roy Louis XI.
Outre qu'il distingue la Prudence d'avec la Subtilité d'esprit, en ce que celle-cy se porte indifféremment au bien et au mal, où la prudence est constante et invariable en la recherche du bien, et qu'il a fait vn Chapitre exprés au septiesme livre de son Ethique, par lequel il prouve qu'il n'est pas possible d'estre Prudent et Incontinent tout ensemble : Il remarque de plus en vn autre lieu , qu'en desassemblant le mot composé dont les Grecs expriment la Tempérance, on trouvera qu'il veut dire en son origine Gardienne et Conservatrice de la Prudence. D'autant que la Tempérance conserve la santé du jugement et lui acquiert cette gaillarde et vive disposition par laquelle, sans se troubler et sans se mesprendre, il reconnoist ce qui sert et qui nuit au souverain Rien. Non pas que pour cela l'Intempérance corrompe toute sorte de jugement; car jl est tre^-certain qu'elle ne corrompt pas celuy qui considère tes choses qui gisent en spéculation, mais seulement celuy qui a pour objet les choses pratiques. Comme pour estre Intempérant on ne laisse pas de
dbyGoogk
LE PKIKCE. 147
bien juger s'il est vrai ou non quVn Triangle ait trois angles égaux à deux droits, et que deux Jignes parallèles continuées à rinfiny ne se puissent joindre; Mais on ne juge pas bien s'il se faut venger d'vne injure receuë ou la pardonner, ny s'il faut garder Hélène ou la rendre à son mary; ' à cause que pour bien juger si vne chose est faisable ou non, il est nécessaire d'en bien connoistre la fin. Or celuy qui est intempérant et dont le plaisir ou la douleur a desja gasté la faculté judîcatrice, ne peut pas discerner cette fin dans resbiouïssement continuel que luy causent ses mauvaises passions.
La vraye Prudence est donc vne habitude qui rend Tentendement propre à reconnoistre et à pratiquer les choses qui servent à estre heureux. Ce que ne fait pas (continue le mesme Philosophe) cette autre habitude que nous appelions Art; pource que sa fonction ne consiste qu'à opérer conformément aux Règles et aux Ordonnances de la Raison, et non pas à faire des choses qui soient moralement bonnes et ((ui contribuent à la Félicité. Tellement qu'on peut bien estre bon Artizan, et n'estre pas hdmme de bien pour cela; mais on ne peut estre prudent que Ton ne soit quant et quant homme de bien, d'autant que Ton ne peut estre prudent, si on ne pratique les choses qui sont moralement bonnes. Dcivantage il vaut mieux faillir volontairement en quelcjuc Art, que d'y faillir par ignorance; Et au contraire, il vaut mieux faillir ignoramment contre les règles de la Prudence, que d'y faillir volontairement, veu que les choses où s'attachent les Arts, ne sont pas moralement bonnes, où celles-là le sont, ausquelles s'attache la Prudence; et partant, on ne peut faillir volontairement contre les règles qu'elle prescrit, que l'on ne commette quelque action vicieuse; puis que l'on ti'y peut faillir que l'on ne s'attache aux choses qui sont moralement mauvaises.
Ces maximes et autres semblables se trouvent dans les Li-
Ii8 ŒUVKbiS DE BALZAC.
vres des Philosophes qui ont le plus esté de la Cour et qui se sont le plus approchez des Grands. Les autres Familles n'ont pas tenu de contraires opinions, et pas vne n'a approuvé la Prudence malicieuse. Mais les derniers Platoniciens, qui sont de ces fous qui reviennent aucunefois en leur bon sens, et qui ont des intervalles assez raisonnables, méritent qu'on les écoute en cette occasion. Aussi bien contre vn Mal si public que celui-cy, il faut armer toute sorte d'ennemis, et luy opposer tout ce qui le peut combattre.
Âpres avoir longuement extravagué sur plusieurs façons de divination (que pour cette heure je veux estimer estre vn effet de la Prudence héroïque), ils en proposent en fin vne qui n'est pas à rejetter et qui fait grandement à nostre subjet. Il y a à leur compte, outre la mort, sept sortes de Séparations par lesquelles Famé se détache du corps et s'eleve si haut au dessus du mortel et du périssable, qu'en cet estâtlà elle ne connoist pas seulement ce qui est esloigné d'elle, mais aussi ce qui n*est pas encore arrivé; elle n'assiste pas seulement à la naissance et aux evenemens des choses, mais aussi à leur conception et à leurs projets.
La première de ces Séparations arrive en dormant, principalement aux hommes sobres, qui par vne abstinence ordinaire rabattent les nuages qui se lèvent de la partie inférieure, empeschent que rien de trouble et de contagieux ne monte à l'esprit, et voyent dans leur imagination, comme dans la glace dVn miroir bien net, les objets que les autres ne peuvent voir dans la leur, qui est toute ternie et toute effacée des vapeurs et de la fumée des viandes. La seconde se fait par l'entier assoupissement des esprits et par cette défaillance de cœur et de respiration, où tombent les personnes évanouies : D'où sont venues les extases de Socrate, qui demeuroit quelquefois sans mouvement depuis le lever jusqu'au coucher du Soleil ; celles de Platon, qui, ayant eoustume de méditer de la sorte, mourut finalement dans
dbyGoogk
cet essay de la mort; et celle d'vn certain Ënarehe, qui ayant rendu Tame à ce qu'on croyoit, revint tout dVn coup à soy, et asseura qu'il se portoit bien; mais que Nichandàs, le plus fameux Athlète de ce temps-là mourroit infailliblement vn tel jour, ce qui arriva à poinct nommé.
Vne si pure et si subtile connoissance se forme de plus de l'abondance de Thumeur melancholique, qui est d'autant plus propre à recevoir les inspirations divines et à s'éprendrQ du feu céleste, que les matières arides et déliées sont plus combustibles que les autres. Mais elle se produit bien plus parfaitement, disent-ils, de la juste proportion des humeurs, et de cette admirable harmonie intérieure, dans laquelle Tesprit, ne plus ne moins que le Magistrat dans vne Communauté bien vnie, et où tout le monde est bien d'accord, ne trouve aucun empeschement en ses fonctions, et vse sans reserve et sans restriction de la puissance qu'il a receuë de son Souverain.
La cinquiesme séparation, si je ne me trompe, vient du repos et de la paix de la solitude, où Tesprit échappé de la captivité des villes, et déchargé des affaires pesantes et tumultueuses de la vie, regarde le ciel plus à découvert, et communique plus familièrement avec Dieu. Ils croyent qu'en cette paisible eschole, et si favorable à la contemplation, Zoroastre estudia les vingt ans qu'il disparut, et apprit la science de prédire, qu'il avoit laissée dans ses livres de la Divination, qui se sont perdus. Et c'est aussi de la sorte qu'il faut entendre les dix années que fust caché Pythagore, et les cinquante que dormit Epimenidés, pendant lesquelles leur ame n'ayant point de commerce avec leurs sens, vacquoit à vne tres-parfaite façon de philosopher, et jouïssoit desja du privilège de son immortalité et des libertez de l'autre vie. Les Platoniciens ne finissent pas encore leurs Séparations, le celle-là ils passent à la sixiesme, qui procède de l'adûon, et d'vne religieuse horreur, qui remplit les per-
sonnes agitées de quelque Divinité ; telles qu'estoient lest femmes qu'on nommoit Pythies, qui tiroient de là Fintelligence des choses futures : car transportées qu'elles estoient de leur Dieu, venant à mettre le pied dans sa grotte, et à penser avec une violente attention à sa présence, et à ses mystères, elles estoient saisies dVn si grand estonnement. et possédées dVne si estrange superstition, qu'à l'heure mesme leur ame se desprenant de leur corps, et rompant tous ses liens, se portoit jusqu'à la plus haute connoissance des Esprits simples, et agissoit surnaturellement par Teffort de cette fièvre divine.
Icy nos Platoniciens cessent de resver, et leur dernière façon de connoistre l'avenir est toute pour nous, à sçavoir vne entière victoire des mauvaises passions, vue abstinence perpétuelle des voluptez défendues, vne inviolable pudicité d'esprit et de corps : estant bien croyable, à leur advis, que Dieu, qui est la pureté mesme, prend plaisir de faire sa demeure dans le cœur des chastes; qu'il y allume vne lumière qui perce les ténèbres de Tadvenir, et qu'il ne leur celé rien de ses entreprises. A quoy aussi les SS. Pères semblent s'accorder, particulièrement S. Hierosme, qui tient que les Si* bylles, quoy que d'ailleurs infidèles, et estrangeres du peuple de Dieu, receurent neantmoins de luy le don de Prophétie en honneur de leur virginité, et pour recompense temporelle de leur vertu.
le ne me veux point prévaloir des opinions que je ne croy pas, ny rapporter la prudence du Roy, ou à sa sobriété, estant tres-vray qu'il ne vit quasi que du seul esprit, et que par le moyen de la Tempérance la partie supérieure de son ame jouît d'vne perpétuelle sérénité; ou à ses éloignemens de la ville, dont la chasse est bien souvent le prétexte, dans lesquels d'vne veuë tranquille et d'vn jugement désintéressé, il considère les choses en la pureté de leur estre, que nous ne regardons qu'à travers des passions qui nous troublent,
LE PRINCE. 45i
stoit" et dans la contagion du Monde qui les altère. îe ne la veux ) Il point non plus attribuer à cette qualité si propre à la consfv templation, et qui s'attache inséparablement aux objets ,,'. qu'elle a embrassez ; a ce tempérament si estimé par les Phi- .r losophes, qui ne luy communique rien de pesant, et qui le r puisse pencher vers la terre. Car en effet comme il y a une i mdancholie terrestre, qui n'envoyé que de noires et d'é- 7.|. paisses vapeurs au cerveau, et ne le remplit que de phantos- ]* mes ; qui ensevelit Tame dans la matière, et luy cause ou des songes perpétuels, ou vn assoupissement ordinaire; Il y a aussi vne melancholie bien cuite et bien épurée, qui jette r un feu qui ne brusle ni ne fume, el à laquelle se peut rapporter le dire de cet Ancien, que la lumière sèche est la plu8 vive et la plus resplendissante lumière. Il y a une subtile et ingénieuse tristesse, qui a esté chercher la vérité jusque dans le ciel et jusqu'au fond des abysmes ; qui a inventé les Arts et les Disciplines ; qui a formé toutes les Statues de Phidias, et produit tous les Livres d'Arislote ; qui a porté César .à usurper la liberté de son pays, et Brutus à délivrer son pays de la puissance de César; qui en un mol est la belle maladie de l'ame, et le plus commun tempérament des Héros, des Saincts, et*des autres hommes extraordinaires. Ce n'est pas pourtant de là que je tire la prudence du Roy : le la fais bien venir d'vne plus noble etd'vtie plus claite source. le croy avec les Philosophes Chrestietis, que de tout temps Dieu a eu vn soin très-particulier d'illuminet* les chastes et les vertueux, et que l'Espouse ne se plaist pas davantage parmy les Lys, que là Sapience eterlielle qui la gouverne, se Repose volontiers sur les âmes pures et innocefates*
Toute autre Sagesse qui vient d'ailleurs est illégitime et dangereuse : tous les autres feux, quelque purs et brillants qu'ils semblent estre, ti*ompent les hommes en les éclairant, et les conduisent danà des rivières ou des précipices. 11 vaudroit piresque autant consulter les Démons, et s'enquérir dé
ib"! ŒUVRES DE BALZAC.
l'advenir par le moyen de la Magie, que d'avoir de la prévoyance sans probité. N'est-ce pas convertir les remèdes en poison, que dVser de la Raison pour pécher? Que sert-il d'estre subtil à faire des hérésies, si elles sont pires que l'ignorance? Que sert-il de sçavoir brouiller, s'il faut premièrement perdre son repos pour troubler celuy d'autruy ? Que sert-il d'avoir autant de finesse que Ludovic Sforce, et d'estre habile à ruiner son Estât, qu'vn esprit ordinaire eust pu conserver par des règles faciles et générales ?
On ne me persuadera jamais que l'argent vif vaille plus que l'or, ny que l'imagination turbulente et effrayée soit une plus seure guide dans les affaires, que le jugement tranquille et bien résolu, ny que la prudence de Tibère fust meilleure que celle de LOVIS LE IVSTE. L'vne n'estoit occupée qu'à rasseurer ce Vieillard qui avoit tousjours peur : Elle abandonna le soin des affaires et le gouvernement de l'Empire pour vacquer à la garde d'vn homme seul. Elle ravit Gerraanicus à toute la Terre : Elle fist mourir vn Prince Estranger, qui estoit venu à Rome sur la foy publique. L'autre n'a pour objet que le bien vniversel et la commune Félicité, ne s'employe qu'à maintenir les choses du Monde en bon estât, et à faire régner la lustice ; ne veut autre avantage de ses Victoires que celuy que donne la réputation au dehors, et la bonne conscience au dedans.
dbyGoogk