CHAPITRE XXVII
ARGUMENT
X.a verta du Prince ne travaille que pour la commune félicité, est l'appui des foibles et le refuge des persécutez. Sa Justice a la direction de sa Vaillance. Gelle-cy renverserott lout, si celle-là ne soustenoittout. Il sçait que Dieu ne trouve pas bon qu'on trouble l'œconomie de rVnivers, de laquelle il est l'autheur ; que lesus-Ghrist a condamné par son exemple l'apparence mesmede l'vsurpation. Mahomet a fait tout le contraire. Il nomme poltrons ceux que noslre Seigneur appelle lustes, note d'infamie les Princes qui se contentent du leur» autborise la violence par l'exprès commandement de Dieu ; prétend avoir receû de luy le droit de tous les Royaumes de la Terre. Ceux qui tiennent ces maximes parmy nous sont des Turcs desguisez en Cbrestiens. Perfection du Christianisme, qui met en mesme rang les choses injustes et les impossibles. Examen de cette sentence du Poète tragique, que pour régner il est permis de violer lalustice.
La dessus s'appuyent les foibles, et se reposent les travaillez. Ses Voisins factieux, qui auroient subjet de vivre en continuelle inquiétude, se fient plus en cecy pour leur seureté, qu'au nombre des gens de guerre qu'ils peuvent mettre sur pied, et aux alliances dont ils taschent de se fortifier. Cette admirable vertu, qui les effrayoit d'abord, leur sert de rempart contre elle-mesme ; ils la comptent entre les avantages qu'ils pensent avoir, et se conservent moins par leurs armes que par la probité de leur Ennemy. Sa lustice a la direction et la conduite de sa Vaillance , celle-cy pourroit tout renverser, si celle-là ne soustenoit tout : sans ce contrepoids
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personne ne seroit asseuré de sa condition. Le Christiamsine^ dont il fait vne sérieuse profession, limite la portée de son courage ; dompte en son esprit la fierté qui naist avec les Héros, et encbaisne par manière de dire son ambition et sa hardiesse, qui sans doute feroient vn merveilleux progrez, si elles agissoient en leur* pleine liberté, et de toute Testendue de leur puissance. Il ne touche point au bien d'autruy, sçachant que Dieu Ta pris en sa particulière protection par un des commandemens du Decalogue : Il ne ravit points vivant sous des Loix qui ne luy permettent pas seulement de désirer : il n'a garde de faire des actions tyranniques, puis qu'il ne croit pas qu'il soit loisible de concevoir des souhaits injustes.
Et à parler sainement, il y a bien apparence que ce n'est pas l'intention de Dieu qu'il y ait de Monarque vniversel que luy seul, ny que d'autres mains que les siennes portent la Machine qu'il a bastie. Il ne trouve point bon qu'on entreprenne de changer l'ordre qu'il a estably parmy les hommes; que les derniers venus disputent les places qu'il a desja données, et troublent l'œconomie de l'Vnivers, de laquelle il est l'autheur. Les dominations violentes ne luy plaisent point. 11 aime mieux que les siens souffrent l'injustice que s'ils la faisoient, et est si éloigné de leur permettre de vivre de proye, qu'il leur conseille de vivre d'aumosnes. Il ne nous recommande que la Paix, l'Amour, et la Charité. Il n'a point envoyé le Saint Esprit en forme d'Aigle, mais en forme de Colombe, et son Fils vnique, qui est venu pour renouveler le Monde, et pour enterrer tout à la fois la Synagogue, et et abbattre l'Infidélité, a si fort estimé la Puissance légitime, qu'ayant à se dire Roy, et à faire des choses estranges, il a voulu naistre du sang Royal, et n'a point mesprisé les voyes ordinaires, afin que son Empire ne parust pas vne Usurpation, et qu'il pust défendre mesme par raison humaine le tiltre qu'il se donnoit.
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le ne m'estonne point que les Princes qui ne veulent pas reconnoistre la Divinité de lesus-Christ s'éloignent de son i^xeniple, et ne s'assujettissent point à vne Loy, laquelle ils n'ont point receuë. Les Mahometans pensent mériter quand ils tuent les Estrangers, et leur cruauté est vn des principes de leur Religion. Ils ne font point scrupule de conquérir; parce qu'en cela ils ne font rien à quoy leuT Prophète ne les exhorte, et que c'est aux Persécuteurs et non pas aux Martyrs à qui il promet vne meilleure vie après celle-cy.
Ce Pipèur, qui n'a visé en sa Religion qu'à la grandeur temporelle et aux biens presens, ei qui a songé plustost à aguerrir des soldats qu'à sauver des âmes, chasse de son Paradis toutes les personnes pacifiques, et nomme poltrons ceux que nostre Seigneur appelle lustes. « Que nul, dit-il, rt ne tourne le dos, si ce n'est pour prendre son avantage, (( sur peine d'encourir la divine indignation : Car il faut (( que les braves Champions de Dieu et de son Prophète de- « meurent fermes à la rencontre de deux Armées, et en ce « faisant ils obtiendront pardon gênerai de toutes leur faua tes. j> En vn autre endroit : « Âuriez-vous bien opinion M que l'entrée du Qiel vous fust ouverte, si premiereinent « vous n'aviez fait, preuve de magnanimes et vaillans guera rjers? Non» non, mes Amis, asseurez-vous que Dieu n'aime c que les Vailians; que celuy^là est bien heureux qui meurt « à la guerre, et que si vous y finissez vos jours, vostre mort ¥ sera si dignement recompenséie, que vous voudrez revivre « encore vne fois, pour y estre encore vne fois tuez. » Et vn peu auparavant il authorisesa tyrannie par l'exprez commandement de Dieu, qu'il introduit, luy parlant en cette sorte : « Et toy, mon Prophète, va t'en combattre et vaincre les In- <( crédules ; pille-les, saccage-les, traite-les avec des verges « de fer, afin qu'ils te craignent : Car tout est au Prophète et a 'à ses fidèles soldats. »
De sorte que par là s'ima^nans que le Monde est leur bç-
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ritage, et que l'entière possession leur en appartient, ils croyent qu'ils nVsurpent jamais sur autruy, mais qu'ils reprennent seulement ce qui a esté vsurpé sur eux ; qu'ils ne font injure à personne, mais qu'ils cessent seulement de la recevoir; qu'il leur est permis de rentrer dans leur bien par les voyes qui leur semblent les plus courtes et les plus commodes ; qu'il n'est rien de plus légitimement à eux que ce que Dieu mesme leur a adjugé, et qu'ils peuvent vser du droit que leur Législateur leur a laissé sur tous les Royaumes de la Terre. Car c'est encore vue de leurs visions, qu'au sortir du ventre de sa mère vn Ange luy apporta trois clefs, faites de trois grosses perles, dont l'vne estoit la clef des Loix, l'autre la clef de Prophétie, et la troisiesme celle de Victoire, desquelles se saisissant, il se saisit de la possession de toutes ces choses. Mais à dire le vray, la dernière a fait valoir les deux autres, et s'il n'eust vaincu, il n'eust esté ny creû ny suivy. Tout le dessein de sa Religion se rapporte à la Victoire : Ses Prophéties ne sont favorables qu'aux Conquerans : La pluspart de ses Loix sont des Ordonnances militaires : 11 ne reconnoist pour siens que les Violons et les Injustes. Et afin de les pousser encore plus fortement à la désolation des Royaumes, il ne suffit pas à cet imposteur advisé, de leur déclarer qu'ils peuvent conquérir en saine conscience, mais de plus il les note de quelque sorte d'infamie lorsqu'ils se contentent du leur, et qu'ils veulent demeurer en paix. D'où vient qu'il n'est pas permis aux Princes Ottomans de fonder d'Hospital, ny de faire de Mosquée, qu'auparavant ils n'ayent fait quelque conqueste, à laquelle il est nécessaire qu'ils assistent en personne. C'est pourquoy le Moufty et les autres Interprètes inférieurs de leurs prophanes cérémonies employèrent tout leur crédit auprès du Sultan Achmet, qui n'avoit jamais esté à la guerre, pour empescher la structure du Temple qu'il vouloit bastir, qui à cette occasion fust surnommé des gens de la Loy, La Mosquée Incre-
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dtUe; parce qu'il s'estoit opiniastré de l'achever contre Tautborité de leurs Traditions, et les remontrances qu'ils luy avoient faites.
le ne trouve donc point estrange que les Turcs envahissent les Terres de leurs Voisins, sur cette fausse persuasion qu'ils ont de faire des actes de Pieté, et s'y sentant obligez selon leur Luy, tant par Thonneur que par la conscience. Mais puisque lesus-Ghrist n'a rien de commun avec Mahomet, et que le Pape et le Houfty tiennent des maximes qui sont directement opposées, je ne puis comprendre comme les Ghrestiens croyant en l'Evangile suivent TAlcoran : le ne sçaurois deviner les raisons qu'ils peuvent avoir de s'acharner si cruellement sur la vie et sur la liberté de leurs frères, et ne sçay point en quel temps ni par l'entremise de quel Ange ils ont obtenu dispense de leurs premières Loix, et permission de violer la lustice.
En nostre Religion, la Raison et l'Equité doivent estre les bornes de la volonté des Roys, comme les Fleuves et les Montagnes sont celles de leurs Royaumes. Us doivent mettre en mesme rang les choses injustes et les impossibles : Et puis que ce n'est point vne imperfection en Dieu de ne pouvoir pas pécher, ce ne peut estre aussi en eux vn défaut de Puissance de ne point faire de mal. Quelle apparence y a-t'il que les petites fautes soient punies, et que les grandes soient honorées ; que l'enormité de l'action soit celle qui authorise le crime, et qui justifie le criminel, et qu'vn pauvre homme qui cherche sur Mer à gaigner sa vie avec vne barque, soit Corsaire et mal voulu d'vn chacun, et qu'vn autre qui fait le mesme mestier avec vne puissante flotte, soit Empereur et loiié de tout le monde.
Il n'y a certes point d'apparence ; Et nous devons absolument rejetter la sentence du Poëte tragique, si souvent chantée sur les Théâtres, et si familière à vn célèbre Tyran, Qu'en matière d'Estat et pour commander, il est loisible de violer
le droit, et qu'il le faut observer en autre chose. Apres avoir fait réflexion sur cette belle sentence, et Tavoir regardée vn peu de prez, je n'y ay pas veû beaucoup de sens, et Tay trouvée encore plus absurde que dangereuse. Car s'il est vray, ainsi qu'ils tenoient en ce temps-là, que les autres meschancetez sont comprises dans la Tyrannie, comme les moindres nombres dans le plus grand, et qu'elle est la ruine et la dissolution du corps Politique, comment est-il possible de conserver vne partie de la lustice, et de la destruire toute en-r tiere? d'admettre le comble et le dernier degré du mal, et d'en exclure les Principes et les Elemens? de penser retenir la vie au bout d'vn doigt, le corps estant desja mort, et tombé en pièces? Quiconque parle de la sorte, asseurément ne s'entend pas, et n'est pas d'accord avec soy-mesme. Il semble défendre quelque chose en apparence, mais il permet tout en effet, et dit, quoy que ce ne soit pas son intention de le dire, qu'il faut bien se donner garde d'estre séparément parjure, sacrilège, et parricide ; mais que légitimement on peut estre tous les trois ensemble , et devenir ainsi innocent par l'excez et le nombre de ses crimes.