CHAPITRE XXVIII
ARGUMENT
Raisons sur lesquelles les Grecs se pouvoient fonder en leurs conquestes. Opinion reçeuê vniversellemcnt parmy eux que la guerre estoit permise contre les Barbares. Deux différentes sortes de Barbares. Les Romains
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aussi bien que les Grées ont eu pour Gn la grandeur do leur Empire. Ils ont neanlmoins esté quelquefois tentez de la belle passion de nostre Prince, ont pps les armes pour la liberté des autres. Arrest que donna la Republique d'Âtbenes pour la défense de la Grèce contre le Roy Philippe. De-:daratioo des Romains contre vn autre Philippe, pour la liberté de la mesme Grèce. Ils ne se mocqaoient pas ouvertement du droict et de Tequité. Ils l'aisoient profession de n'approuver que les guerres ou justes, ou neces^ sajre^, ou hopnestes.
Les anciens Idolâtres, qui n'avoient que de légères doutes, et de simples soupçons de la vraye Vertu, et qui par conséquent n'estoient pas tenus à vue probité si parfaite que la nostre, ont condamné ces paroles tyranniques avant nous. Ils essayoîent pour le moins de se fonder en raison, quand ils attaquoient les Peuples, et ne disoient pas cruëment que la fin de leurs conquestes fust de conquérir. C'estoit vue opinion receuë généralement parmy les Grecs, que la guerre estoit permise contre les Barbares, diont il y a voit de deux sortes, et qu'ils separoient d'ordinaire en deux principales classes; Car bien que leur vanité estendit ce mot à tous ceux qui ne parloient pas leur langue, et qui ne se gouvernoient pas selon leurs coustumes, si est-ce que luy donnant quelquefois une signification plus estroite et plus limitée, et le restreignant à moins de personnes, ils entendoient seulement par là ou les Medes ou les Perses, <|ui a voient tous les jours affaire à eux, ou les dernières Nations du Monde, qui vivoient sans Loix et sans Discipline, dans l'ignorance et Tinfirmité de la Nature, qui n'est point aydée de Tinstitution.
Or il est bien vray qu'ils n'avoient pas beaucoup de subjet d'aimer les premiers ; puis que c'estoient les Ennemis immortels de leur nom et de leur patrie, qui y estoient entrez à diverses fois Tespée nue, et le flambeau à la main ; qui avoient vu dessein constant et perpétuel de s'en rendre maistres, et qui desiroient à toute force que le Roy de Perse fust adoré par des Prestres Grecs et servy par des Esclaves de
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Lacedemone. Aussi vne si haute insolence les picquoit si vivement, et la haine qu'ils leur portoient estoit telle, qu'en toutes leurs Assemblées, avant que de rien mettre en délibération, ils maudissoient publiquement celuy qui seroit d*advis qu'on fist amitié ou alliance avec eux. Et en leurs plus solennelles festes, le Héraut ayoit charge expresse de les déclarer excommuniez, ne plus ne moins que les homicides et les sacrilèges, et de défendre à tous les Estrangers, en considération de ceux-cy, Tvsage des choses Sainctes, et la partioipation de leurs Mystères.
Pour les autres Barbares, de qui je parle, ils en avoient si mauvaise opinion, et les estimoient si peu, qu'à peine vouloient-ils croire qu'ils fussent tout à fait hommes, et qu'ils eussent l'ame entièrement raisonnable. Dequoy je ne m'estonne pas neantmoins, puis que de nostre mémoire dans les escholes d'Espagne on a disputé si les Indiens estoient de la race d'Adam, ou si ce n'estoit point vne espèce moyenne et bastarde entre celle de l'Homme et celle du Singe.
Soit donc qu'à leur advis ce ne fussent pas des Créatures semblables à eux, ils pensoient aller seulement à la chasse, et s'adonner à vn exercice honneste, quand ils leur faisoient la guerre : Soit qu'ils présupposassent que ce fussent véritablement des hommes, quoy que non bien parfaits et bien achevez (outre que la Philosophie Saincte et profane sont d'accord, que le Sage est maistre naturel de celuy qui ne l'est pas) ils s'imaginoient que le droit de l'humanité exigeoit d'eux les aydes et les secours qui se doivent aux personnes qui en manquent, et qu'ils seroient eux-mesmes barbares, s'ils n'avoient pitié de ceux qui l'estoient, et ne leur ostoient la vicieuse liberté qui les entretenoit dans leurs brutales inclinations, au deshonneur de la commune Nature.
Ils croyoient vser de charité en leur endroit, de les assujettir à leur Empire ; veû que par la victoire ils polissoient h rudesse de leurs mœurs : ils leur enseignoient la vertu,
dont ils n'avoient point de connoissance, et leur donnoient de bonnes Loix en la place de leurs mauvaises coustumes. Ainsi aux vns ils ont apporté l'invention des Arts, et monstre rvsage de TAgricullure : ils ont tiré les autres des Cavernes, pour les mettre dans les Villes : A quelques-vns ils ont imposé pour tribu de ne sacrifier plus leurs enfants : Ils ont obligé quelques autres de s'abstenir de cbair humaine, et de respecter le lict de leurs mères et de leurs sœurs, leur apprenant en mesme temps à se servir des viandes innocentes, et des voluptez permises.
Que si ce changement ne se pouvoit entièrement faire par les voyes de la douceur, et si la tyrannie de l'habitude estoit telle, qu'il fallust contraindre de devenir heureux des gens qui estoient accoustumez à la misère, ils disoient que tous les grands exemples ont en soy quelque chose d'inique, qui ne se doit pas considérer dans le bien vniversel ; que ny la tromperie ne peut estre appellée mauvaise, lorsqu'elle est vtile à celuy qui est trompé, ny la violence non plus, lorsqu'elle tourne au profit et à l'advantage de celuy qu'on force : Que comme il y a des choses qui passent la raison, qui ne sont pas pour cela déraisonnables, principalement en matière de Religion, qu'aussi tout ce qui est au dessus de la lustice n'est pas pour cela injuste, particulièrement en fait d'Eàtat : Qu'au pis aller, quand leur entreprise traisneroit après soy la perte de la pluspart des Vaincus, qu'à tout le moins les enfants de ceux-cy recevroient l'effet de la bonne intention des Victorieux; qu'ils seroient nourris dans la crainte des Dieux et sous la révérence des Loix, et jouïroient du fruict qu'on avoit présenté à leurs Pères.
C'estoient à peu près les raisons sur lesquelles les Grecs se pouvoient fonder en leurs conquestes. Du procédé des Romains nous en avons desja touché quelque chose. Mais quoy que tous eussent pour fin principale la grandeur de leur Empire, il n'estoient pas pourtant tousjours si aveugles
d'avarice, ni si attachez a leurs interests, qu'au travers de l'vtile ils ne vissent la beauté de la vraye gloire ; qu'ils ne fussent tentez de la passion qui possède aujourd'huy le Roy> et qu'ils ne prissent quelquefois les armes pour la liberté des autres.
Se peut-il imaginer vn Décret plus généreux, et plus nécessaire d'estre renouvelé en cette saison, que celuy qui fust donné par les Athéniens à l'instance de l'orateur Demosthene? En voicy la substance en peu de mots : « Lors tf que le Roy Philippe attaquoit des places, sur lesquelles « il avoit quelque droit, le peuple d'Athènes ne pensoit pas (( estre obligé d'intervenir en cette occasion, ni de se mesler « d'vne affaire qui ne le regardoit point : mais maintenant « que la Grèce est elle mesme attaquée, il estime chose in- « digne de la gloire de ses prédécesseurs, de voir autour de « soy des Villes Grecques qui ne soient pas libres. Pour cet « effet le Conseil et le Peuple d'Athènes ont jugé à propos « de faire des sacrifices aux Dieux et aux Héros tutelaires « de la Ville et de la Contrée, et animer par la générosité « de leur Ancestres, à qui la commune liberté a tousjours a esté plus chère que le bien particulier de leur pays, ont « ordonné que Ton mettra deux cens vaisseaux en Mer, que « TAdmiral fera voile vers les Thermopyles, et le Général de a Terre ferme conduira la Cavalerie et l'Infanterie vers Bleuit sine. Que de plus on depeschera des Ambassadeurs vers tf les autres Communautez de Grèce, pour les fortifier au « dessein qu'elles doivent avoir dé se maintenir en leur li- ({ berté ; pour les exhorter de ne se point effrayer des me- (( naces de TEnnemy, et les asseurer que les Athéniens sont « résolus de secourir d'hommes, d'argent, d'armes et de mu- (( nitions tous ceux que Philippe voudra opprimer. »
Apres vue longue révolution d'années, vn autre Philippe ayant eu le mesme dessein que celui-là (tant ce nom est fatal à la Liberté publique), les Romains lui déclarèrent la
guerre; et après Tavoir vaincu, la feste des jeax Islhmiens survenant d'avanture en ce temps-là, et se célébrant à Corinthe, où il abordoit vn nombre infiny de peuple pour y assister, ils firent proclamer en plein Théâtre ce qui s'ensuit, a Le Sénat Romain, et le General Flaminius, ayant mis c les Macédoniens et le Roy Philippe en leur devoir, decla- « rent que leur intention est que toute la Grèce vive à Tad- « venir selon ses Loix; et entendent particulièrement que a les Corinthiens, Phociens, Locriens, ceux de Tlsle Euboée, (( les Magnetes, Perrhebes, et les Âchaiens de Phtie, jouis- « sent des m^smes exemptions, droits et privilèges dont ils (( jouïssoient avant que Philippe se fust emparé de leur Sei- «( gneurie. »
Et bien que quelques-vns, pour obscurcir le lustre de cette action, veuillent dire que la Liberté dont ils faisoient présent aux Grecs estoit plustost vne Liberté apparente et contrefaite, que solide ny véritable; Neantmoins c'estoit tousjours beaucoup faire d'entreprendre la guerre à ses despens pour amender la condition de ceux qui ne leur estoieut rien : G'estoit les obliger extrêmement, de les tirer de la servitude, quoy que d'ailleurs ils les laissassent en quelque sorte de dépendance envers leurs Libérateurs : Ce n'estoit pas les traiter mal, de les soulager dVn faix qui les accabloit, en leur donnant vne moindre charge.
Les Romains ne prenoient donc pas tout pour eux. Leur ambition avoit quelques règles et quelques limites ; et bien que leur esprit et leurs désirs fussent vastes, ils n'estoient pas pourtant infinis. Quand Scipion le Censeur fist la cérémonie du Lustre expiré, et que le Greffier voulust reciter la prière accoustumée, « par laquelle les Dieux estoient sup- (( pliez de rendre la fortune du peuple Romain meilleure et c plus puissante qu'elle n'estoit : Elle est assez bonne et as- « sez puissante, respondit^il, le les prie seulement qu'il leur « plaise de la nous continuer. » Et ordonna sur le champ
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que dans les actes publics on corrigeast ainsi les termes de la prière, qui depuis ne fut plus recitée autrement. De sorte qu'il s'est trouvé de la modération et de la retenue dans les cœurs les plus ambitieux et les plus avares. Les Grecs et les Romains portoient pour le moins du respect à la Vertu. Ils ne se mocquoient pas ouvertement du Droit et de l'Equité, et faisoient profession de ne prendre les armes qu'en ces trois cas, ou pour se venger des injures receuës, ou pour se garantir de Toppression, ou pour donner des Loix à ceux qui n'en avoient point; n'approuvant par conséquent que les guerres ou justes, ou nécessaires, ou bonnestes.